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Autour du feu, épisode 3 : Traumatisme intergénérationnel (Partie 2)

Dans cette minisérie de 2 épisodes, nous explorons le traumatisme intergénérationnel ainsi que ses impacts sur les individus et les communautés autochtones.

Traumatisme intergénérationnel – Partie 2 – Une conversation avec un Innu de Maliotenam

Dans cet épisode, nous rencontrons Yves Pinette, fonctionnaire fédéral et Innu de Maliotenam. Il nous parle de son expérience, de son vécu et de sa résilience face aux défis de grandir dans une communauté autochtone.

Durée : 30:54
Date : 20 mai 2020

Transcription

[Musique]

Annie Leblond, Apprentissage autochtone, École de la fonction publique : Dans cette minisérie de 2 épisodes, nous explorons le traumatisme intergénérationnel et ses impacts sur les Autochtones et leurs communautés.

Dans la deuxième partie, nous discutons avec Yves Pinette, un Innu de Maliotenam, qui est aussi fonctionnaire fédéral.

C'est toujours délicat de discuter avec quelqu'un de moments plus difficiles de l'existence. Si vous avez écouté l'entrevue avec Cynthia Wesley-Esquimaux, vous constaterez de nombreux parallèles avec les propos d'Yves.

Pour moi, ce qui ressort de l'entrevue avec Yves, c'est sa grande candeur. Merci Yves.
Ce sujet est sensible et pourrait déclencher toutes sortes de réactions immédiates (ou plus tard). N'hésitez pas à demander de l'aide au besoin.

[Musique]

Yves Pinette, Innu de Maliotenam : (Se présente en langue innue). Bonjour tout le monde, à tous les auditeurs, mon nom est Yves Pinette, je suis un Innu de Maliotenam, Sept-Îles.

Benoit Trottier, Apprentissage autochtone, École de la fonction publique : Alors Yves Pinette, je te remercie d'avoir pris le temps de venir nous rencontrer aujourd'hui. Tu travailles au gouvernement, c'est ça?

Yves Pinette : Oui, ça fait déjà 18 ans que je travaille à la fonction publique du Canada. Je travaille pour le Bureau du Conseil privé qui est le ministère du premier ministre du Canada.

Je me dis que ce n'est pas par chance que je suis arrivé là, mais avec maints efforts qui m'ont permis d'aboutir à ce poste. J'ai bûché fort durant tout mon cheminement académique et professionnel pour pouvoir accomplir des fonctions professionnelles.

Benoit Trottier : Des fonctions importantes...

Yves Pinette : Des fonctions un peu importantes, oui... Il faut quand même se valoriser dans nos fonctions, et je trouve que c'est quand même un travail assez sérieux.

Benoit Trottier : J'aimerais qu'on parle un petit peu de ton cheminement : d'où viens-tu, quelle est ta scolarité, comment en es-tu venu à occuper l'emploi que tu occupes présentement?

Yves Pinette : J'ai 50 ans, j'ai un demi-siècle dans le corps. J'ai grandi sur la réserve qu'on appelle Maliotenam, à 14 km à l'est de la ville de Sept-Îles. C'est un village où ils ont construit un pensionnat dans les années 1950. Le gouvernement a décidé de construire un pensionnat pour servir les communautés innues montagnaises de l'Est du Québec. La plupart des élèves autochtones étaient envoyés à Maliotenam pendant 10 mois, coupés de leurs familles pour aller, on dit étudier, mais c'était une éducation un peu forcée.

Benoit Trottier : Puis toi tu es né à Maliotenam?

Yves Pinette : Sur mon baptistaire on dit oui, Maliotenam. Malheureusement, je ne sais pas où je suis né parce que j'ai été adopté. Je fais partie de la rafle des années 1960. Je ne connais pas vraiment mes parents biologiques et je crois que c'est un peu aussi une conséquence indirecte des pensionnats. Si ma mère m'a [fait] adopté, je ne connais pas les raisons, je ne sais pas pourquoi, mais elle est sûrement allée elle aussi dans les pensionnats.

Benoit Trottier : Tes 2 parents [biologiques] sont Autochtones?

Yves Pinette : Ma mère était Autochtone, Innue montagnaise, alors que mon père, la seule information que j'ai sur lui c'est qu'il est Canadien-français.

Benoit Trottier : Donc tu arrives à Maliotenam autour de l'âge de 6 mois. Tes 2 parents adoptifs sont Innus?

Yves Pinette : Mon père est Innu. Ma mère est Canadienne-française. Dans ce temps-là, [si] les Indiens mariaient des non-Autochtones, la femme obtenait le statut. Donc en épousant ma mère, mon père a déménagé dans la réserve en 1969.

Benoit Trottier : Et ta mère est devenue Autochtone parce qu'elle s'est mariée avec ton père.

Yves Pinette : Exactement. Selon la loi de l'époque, elle avait droit d'obtenir son statut étant donné qu'elle était l'épouse d'un Innu de l'endroit.

Benoit Trottier : Comment vivait-elle ça?

Yves Pinette : Ça a été quand même assez difficile, je crois, l'adaptation. Une chance que mon père était là. Elle a trouvé ça assez pénible parce que durant toute mon enfance, j'ai souvent entendu ma mère qui voulait déménager ou partir de la réserve.

Dans la réserve ce n'était pas comme la ville à côté, Sept-Îles. Dans la réserve, il y avait beaucoup plus de pauvreté et de problèmes sociaux. Les gens vivaient avec beaucoup plus de liberté. Les gens étaient moins disciplinés. Il y avait plus de criminalité, plus d'alcoolisme et même de toxicomanie. C'était un cadre social où il y avait beaucoup moins de règles.

Benoit Trottier : J'essaie de faire le lien avec le traumatisme intergénérationnel. Est-ce que tu dirais que les problèmes que les gens vivaient dans la communauté à cette époque-là étaient directement liés à la politique des écoles?

Yves Pinette : Je dirais que oui, énormément. [Pour] beaucoup d'Autochtones durant ces années où le pensionnat était en fonction dans la communauté, il y a eu une très, très grosse coupure avec les enfants, avec leurs parents. Beaucoup d'enfants venaient des villages avoisinants, mais leurs parents n'étaient pas là, ils vivaient au pensionnat. Alors que ceux du village de Maliotenam allaient aussi à l'école au pensionnat, mais à la fin de la journée retournaient chez eux.

Benoit Trottier : As-tu vécu ça, ou c'était avant ton époque?

Yves Pinette : C'était avant mon époque. J'ai commencé l'école en 1973-1974 et le pensionnat a fermé en 1972. Un ou 2 ans avant.

Benoit Trottier : Est-ce que ton père ou quelqu'un dans ta famille est allé dans les écoles?

Yves Pinette :
Non, mes parents étaient trop âgés pour aller dans les écoles résidentielles. Ils n'ont pas été obligés, ils étaient déjà des adultes. Par contre j'ai eu beaucoup de mes amis, des étudiants, des élèves avec qui je suis allé [à l'école], dont leurs parents sont allés directement dans les écoles.

Benoit Trottier : Et en quoi est-ce que ça a teinté ta scolarité ou ta jeunesse à toi? D'après ce que je comprends, tu n'es pas une...

Yves Pinette : Je ne suis pas une victime directe...

Benoit Trottier : Faute de meilleure expression, tu n'es pas une victime directe; donc tu serais une victime indirecte?

Yves Pinette : Je suis une victime indirecte du fait que le pensionnat était la sphère dominante du village. Si moi je suis allé 2 ou 3 ans après à l'école, c'est toujours des sœurs qui me faisaient l'école et ce n'est pas parce que le pensionnat était fermé que la méthode d'éducation avait drastiquement changé du jour au lendemain. Les méthodes sont restées quand même les mêmes.

Je me souviens, peut-être que la strap elle avait disparu ou qu'elle était plus cachée, mais je me souviens d'avoir eu, moi aussi, des fois des coups de règles, m'être fait tirer les oreilles, mais un peu comme tout le monde. La rigueur, le mode d'enseignement étaient quand même les mêmes. La religion aussi dans ces années-là, les années 1970, l'Église commençait tout juste à se détacher de la politique, puis de l'autorité. Il y avait quand même une rigueur et une certaine discipline assez forte qu'il fallait suivre, même si nous, — excusez mon terme — les petits Indiens, n'avions pas toujours été à l'écoute.

Il fallait les discipliner. Malheureusement, ça a conduit à des abus. Il y a eu des [sévices] physiques, où il fallait aussi donner des punitions. Le type de punition était peut-être acceptable à l'époque, mais aujourd'hui ne l'est plus du tout. Il y avait aussi le fait qu'on te catholicisait beaucoup, la présence de prières, de l'église catholique dans notre quotidien. Même moi, quand je suis allé à l'école, c'était des sœurs qui m'enseignaient tout. Durant tout mon primaire, le cours de catéchèse était vraiment important et il fallait s'y mettre.

Benoit Trottier : D'un point de vue spirituel, à la maison, comment ça se passait? Est-ce qu'on respectait ce qu'on t'enseignait à l'école ou il y avait une forme de déchirement spirituel chez toi?

Yves Pinette : Il y avait une grosse forme de déchirement spirituel parce que dans tout le village, la spiritualité autochtone avait presque disparu. Je me souviens, pendant toute mon enfance, je n'ai pas vu beaucoup de gens faire beaucoup de spiritualité. Les rites, les cérémonies ont été un peu délaissés, parce que les gens avaient peur aussi des prêtres, avaient peur des sœurs et...

Benoit Trottier : Des conséquences...

Yves Pinette : Des conséquences qui venaient avec. Beaucoup de gens se sont rebellés vis-à-vis l'Église catholique et n'ont plus jamais voulu rien savoir. Un exemple, mon père n'est pas allé aux écoles résidentielles. Par contre il reniait beaucoup l'Église catholique. Par contre, il ne pratiquait pas la spiritualité autochtone. On vivait beaucoup, je dirais 2 générations, sans vraiment de spiritualité. Ça a quand même des conséquences parce que la spiritualité apporte quelque chose de bon à l'être humain, je crois.

Benoit Trottier : On parle de déchirement spirituel, comment vit-on ça quand on a 14 ou 15 ans?

Yves Pinette : Les années 1970, oui, c'était assez difficile d'un point de vue sociologique au niveau de la communauté autochtone. Surtout moi qui ai grandi avec un parent autochtone et une mère non-autochtone, j'ai été un peu coincé entre l'arbre et l'écorce. Dans ces années-là, beaucoup d'Autochtones n'acceptaient pas les Blancs. C'était assez difficile pour ma mère. D'un autre côté, j'ai grandi en essayant de prendre le meilleur des 2 mondes comme on dit.

Mon père n'avait aucune éducation, il ne savait ni lire ni écrire. Mon père était un chasseur, un trappeur, un cueilleur, il travaillait de ses mains. Ma mère aussi savait à peine lire et écrire. J'ai vécu dans ce qu'on appellerait la pauvreté parce que dans ces années-là, beaucoup d'Autochtones étaient pauvres. On était très, très pauvres. On avait de toutes petites maisons que le ministère des Affaires autochtones avait fait construire. C'était de très, très petites maisons.

Benoit Trottier : Combien étiez-vous, sans indiscrétion, dans la maison?

Yves Pinette : Nous, on était 4. Mais j'ai connu beaucoup de mes voisins, de la famille, qui eux étaient 10, 12, même 14 dans des petites maisons comme ça.

Benoit Trottier : Quel impact ça a cette promiscuité-là?

Yves Pinette : Cette promiscuité-là a un impact parce que c'était une époque aussi où il y avait beaucoup d'alcool dans les communautés, même si c'était défendu, il y avait de l'alcool dans les communautés. Beaucoup de parents buvaient assez excessivement. Même mes parents ont bu beaucoup aussi. Ça a amené un peu de négligence au niveau familial, dans beaucoup de familles.

Benoit Trottier : Tu parlais tantôt du fait que tu te considérais comme une victime indirecte des pensionnats. Quelle incidence ça a dans la tête ou dans le cœur d'un ado de 14, 15 ou 16 ans dont le cercle social est constitué de gens qui en sont des victimes de ce système-là, des victimes intergénérationnelles?

Yves Pinette : Ça a une incidence. Aussitôt que j'ai eu l'occasion, à la jeune adolescence, ça m'a amené aussi à avoir des problèmes de consommation. De consommation non seulement d'alcool, mais aussi de drogues un peu illicites, tout en essayant de comprendre le monde et en essayant de trouver mes valeurs. Parce que beaucoup de jeunes comme moi étions un peu dans un dilemme, ne [connaissant] pas trop nos valeurs traditionnelles, mais ne sachant pas trop aussi ce que l'avenir peut nous réserver au niveau académique ou professionnel.

J'ai eu beaucoup d'amis plus âgés que moi qui sont allés dans les écoles résidentielles. Ce que je trouve un peu dommage c'est que, durant ces années-là, beaucoup de gens étaient silencieux. Personne ne voulait parler de ce que les écoles résidentielles leur avaient fait, peu importe les sévices. Que ce soit en bien ou en mal. Parce qu'il y a eu certaines choses quand même qui étaient bonnes. Les sœurs étaient quand même les personnes les plus compétentes d'une certaine façon à nous éduquer avec des connaissances sur l'enseignement occidental.

Pour ce qui est des enseignements traditionnels, beaucoup de mes amis, des parents de mes amis, ont un peu délaissé ces enseignements traditionnels et spirituels de peur d'avoir des conséquences de l'Église ou des autorités comme quoi c'était un enseignement qui était désuet. Par contre, ce n'est pas vrai que c'est désuet. Il y a tellement de belles valeurs dans l'enseignement traditionnel autochtone.

Benoit Trottier : Est-ce que tu as fait partie de regroupements ou de groupes dont les conversations ont pu tendre à songer à s'enlever la vie?

Yves Pinette : J'ai eu connaissance. J'ai eu des amis, beaucoup d'amis, qui se sont suicidés. Il y en a qui se sont suicidés à cause de peines d'amour. Il y en a qui se sont suicidés à cause de la toxicomanie. D'autres à cause de l'alcool, à cause du désœuvrement de vivre dans une réserve. Mais il y a aussi le fait d'être brisé intérieurement, spirituellement. J'ai des connaissances qui ont subi de gros sévices de la part des curés et des frères et qui ne s'en sont jamais sorties. Ils ont vécu dans l'alcoolisme toute leur vie.

Il y en a qui s'en sortent, mais ça a pris un retour à la spiritualité autochtone pour pouvoir s'en sortir. Il y en a qui ont eu besoin de consulter beaucoup de psychologues, de beaucoup de thérapies, pour régler leurs problèmes d'alcool ou de drogue. D'ailleurs moi aussi, j'ai suivi 2 thérapies dans ma vie. Les effets de l'alcoolisme sont toujours présents en moi. J'ai grandi avec beaucoup trop de liberté.

C'est paradoxal parce que la liberté c'est quelque chose aujourd'hui que je chéris de mon enfance, de ma jeunesse. Le fait de vivre libre, c'est bon. Ça a aussi des effets négatifs. Le fait d'être trop encadré, ça aussi, ça a des effets négatifs; beaucoup vont se rebeller par la suite.

Benoit Trottier : Quelles sont les solutions que les élaborateurs de politiques du gouvernement fédéral peuvent envisager pour réduire l'impact des décisions qui ont été prises il y a très longtemps?

Yves Pinette : Je crois que pendant trop nombre d'années, les gouvernements, que ça soit provincial, fédéral ou municipal, ont souvent oublié les Autochtones. Ils ne les ont pas assez impliqués. Ils ont voulu décider trop souvent à leur place et très souvent aussi sans les consulter.

Aujourd'hui, les projets qui fonctionnent, c'est lorsque les Autochtones sont impliqués et consultés, surtout en ce qui concerne leur bien-être et leur façon de faire.

Aujourd'hui, on dirait qu'il y a un éveil chez les Autochtones. Beaucoup de jeunes se réveillent et veulent sortir du fléau de la toxicomanie et de l'alcoolisme. Ils veulent régler leurs problèmes sociaux, diminuer leur taux de chômage, diminuer le taux de grossesses, diminuer leur taux de suicide. De plus en plus de jeunes se prennent en main aujourd'hui. C'est ce qui est merveilleux avec la jeunesse autochtone, beaucoup deviennent très au courant des faits et ils veulent se sortir de l'étiquetage que souvent on a. On regarde toujours cet épisode-là comme quelque chose de mauvais, mais ça fait partie de notre cheminement et [c'est ce] qui va nous permettre de ne pas recommencer les erreurs du passé, mais de marcher vers l'avant.

Surtout avec les Allochtones, main dans la main, et d'entreprendre de beaux projets ensemble. C'est ce qui fait en sorte qu'on va régler les problèmes sociaux qui persistent dans les communautés autochtones.

Benoit Trottier : Donner un sens à la vie autochtone, donner un sens à l'identité.

Yves Pinette : Dans beaucoup de communautés autochtones, on a besoin d'un équilibre, et on est en train de trouver cet équilibre-là, de valider cet équilibre, en essayant personnellement de garder les valeurs traditionnelles, spirituelles autochtones, mais aussi de très bien performer dans le monde allochtone occidentale. Je vous donne un exemple. Lorsqu'un étudiant obtient son diplôme et qu'il peut travailler dans son domaine et s'accomplir académiquement et professionnellement. Tout individu est très fier, a une fierté. Par contre, si cet Autochtone-là ne peut pas aller à la chasse, n'a pas son savoir-faire en forêt, il va toujours être fier de pouvoir réussir professionnellement, mais il va manquer un morceau. Ce côté spirituel est très important dans l'équilibre. Il faut trouver le moyen de donner à chaque élève le meilleur des 2 mondes. Moi j'ai chassé. Malheureusement aujourd'hui je pratique un peu moins mes traditions. Je me souviens lorsque j'étais jeune et lorsque j'allais en forêt, à la chasse, et que je ramenais du poisson, du gibier, ça m'amenait une tout aussi grande fierté que d'avoir mon diplôme, que ce soit collégial ou universitaire ou même secondaire. Cette fierté-là est très importante chez l'Autochtone. C'est ce qu'il faut. On le sait, l'Innu a besoin d'être fier pour pouvoir être heureux.

Benoit Trottier : Pour rire, continuer à rire.

Yves Pinette : Continuer à rire parce que l'humour fait partie de la culture innue. Il fait partie de toutes les cultures, mais chez les Innus, c'est quelque chose qui a été remarqué depuis très longtemps. Aussi, il faut trouver des modèles autochtones.

C'est important, parce que les jeunes ont besoin de modèles. Chaque société a ses modèles. Les Autochtones aussi. C'est naturel d'avoir des modèles, mais des modèles d'Autochtones qui réussissent c'est important, de les inviter et de les écouter afin qu'ils puissent partager leurs expériences. Parce que beaucoup de jeunes veulent se sortir du carcan de la réserve, ils veulent aussi devenir autonomes.

Moi, mes modèles, c'était de voir, par exemple, Max Gros-Louis à la télévision et le voir faire ses discours, d'entendre ses discours. Je me disais, si lui il peut réussir, je peux peut-être réussir. Il faut se pousser personnellement, la motivation personnelle c'est important.

Benoit Trottier : Est-ce que tu trouves ça lourd à porter, d'avoir, sans nécessairement que tu l'aies voulu, à jouer le rôle de modèle, notamment pour tes enfants, si je peux me permettre.

Yves Pinette : J'espère que mes enfants sont fiers de moi (rire). Je crois qu'ils le sont, même s'ils ne le mentionnent pas. J'espère qu'ils ressentent une certaine fierté. Personnellement, j'ai une certaine fierté de mon accomplissement, de mon cheminement. Ça n'a pas été très facile mon cheminement. J'ai grandi dans la réserve, j'ai vécu avec beaucoup, beaucoup de liberté. Mon père était un pêcheur de morue. Mon père était trappeur, s'en allait 2, 3 mois à la trappe, au mois de septembre ou octobre, et revenait à Noël. Il repartait ensuite fin janvier pour revenir au début d'avril. Il allait trapper. Pour lui s'était...

Benoit Trottier : ...son gagne-pain

Yves Pinette : ...son mode de vie. C'était son mode de vie, sa façon de me faire vivre d'une façon économique. Pour Noël, mon père souvent me donnait des peaux de castors en cadeau pour que je puisse aller les échanger au comptoir de la Baie d'Hudson pour recevoir un peu d'argent. J'étais content parce que je vendais mes peaux de castors et j'avais des sous (rire) pour aller dîner chez McDonald (rire). C'était mon cadeau à moi. C'était bien.

L'été j'allais pêcher la morue avec lui. Ça m'a amené des valeurs de survie. Chez les Innus, c'est important ces valeurs de survie, de pouvoir devenir autonome, de pouvoir aller pêcher, de ramener du poisson, de pouvoir aller chasser, ramener du gibier. Ça amène une fierté, je vous l'ai dit, comme un diplôme. Malgré la pauvreté, le strict minimum, j'ai quand même grandi avec de belles valeurs. J'ai appris à chasser jeune et à trapper. Ensuite, veux, veux pas, il a fallu que je quitte la réserve pour aller m'éduquer, pour poursuivre mon cheminement, parce que mes parents ont toujours voulu que moi je sache lire et écrire. Ils m'ont poussé. J'ai poursuivi, ensuite j'ai terminé mon secondaire et il a fallu que je déménage à l'extérieur de la ville de Sept-Îles pour aller au cégep.

Je suis allé étudier à Montréal et malheureusement je n'étais pas prêt et j'ai manqué d'outils. Je ne blâme pas mes parents; ils étaient limités dans leurs moyens, en ne sachant pas eux-mêmes [ce qu'est] la réalité collégiale, la vie urbaine dans de grands centres comme Québec et Montréal. [Le fait de ne] pas avoir été à l'école longtemps a fait en sorte qu'ils n'ont pas pu me donner les outils a pour réussir. J'ai dû passer malheureusement par quelques échecs pour pouvoir accomplir ce que je voulais. Je me suis retrouvé à 17 ans à Montréal, j'ai étudié 2, 3 ans au Cégep de Rosemont. Malheureusement, je n'ai pas terminé. Je suis retourné dans ma communauté étant donné qu'à Montréal j'étais un peu perdu, c'était trop grand (rire). Veux, veux pas, mon coin de pays me manquait aussi. Je suis retourné dans ma communauté, a Maliotenam. J'ai occupé différents petits emplois : cuisiner, concierge, un peu de tout. Pour ensuite déménager et me retrouver dans une autre communauté, la communauté naskapie de Kawawachikamach où, d'ailleurs, j'ai décidé de m'établir et de commencer une petite famille.

J'ai habité là pendant 5 ans et occupé plusieurs petits boulots comme concierge, aide-cuisinier, cuisinier et travailleur parajudiciaire. Le fait d'avoir travaillé comme parajuriste [dans le cadre d'un] programme provincial de justice, un programme qui est dispensé aux accusés autochtones, pour comprendre mieux le système de justice criminelle et pénale du Québec.

Moi je leur expliquais. J'ai occupé les fonctions pendant 2 ans. Ce qui m'a amené, parce que je travaillais avec la cour itinérante, j'ai vu des avocats, des procureurs et des juges travailler et juger les Autochtones. Ça m'a amené à vouloir devenir avocat. J'ai quitté Schefferville et je suis retourné à Sept-Îles pour terminer mes études en sciences sociales. C'était un prérequis universitaire pour rentrer en droit. Après avoir terminé mes études collégiales, j'ai déménagé à Ottawa parce que j'avais été accepté à l'université d'Ottawa dans le programme de droit civil. Malheureusement, encore une fois, je n'ai pas terminé. Par contre, j'ai quand même fait 3 ans de droit, 2 ans de sociologie, une année de criminologie sans jamais complété (rires) un programme de droit, mais ça ne veut pas dire que je n'ai rien appris, avec tous les professeurs et tous les cours j'ai suivis. J'ai appris beaucoup, beaucoup de choses, des choses qui m'ont permis par la suite de trouver un emploi avec la fonction publique du Canada, pour le Bureau du conseil privé. Je suis responsable de faire le tri du courrier du premier ministre, que ça soit du courrier électronique ou du courrier qu'on reçoit par à la poste. Ça m'amène une fierté parce que ça fait quand même 18 ans que j'occupe ces fonctions.

Benoit Trottier : Te considères-tu comme quelqu'un d'heureux?

Yves Pinette : Je me considère quand même heureux. Le fait d'avoir eu beaucoup d'embûches dans ma vie, que ce soit au niveau personnel, social, communautaire, familial, fait en sorte que je me considère tout de même heureux et outillé, surtout, à affronter l'avenir ou à pouvoir aider les gens. Pouvoir aider, c'est ce qui fait le plus grand plaisir, c'est quand je peux aider quelqu'un. Ça me valorise, ça m'amène de la fierté. Soit par mon expérience, ou en partageant mon vécu, si ça peut aider quelqu'un, tant mieux. J'ai eu moi aussi beaucoup de problèmes. Il y a eu des moments où j'ai atteint le fond du baril quelques fois dans ma vie. C'est arrivé très souvent. Quelques fois, c'est arrivé. C'est assez difficile de se sortir de...

Benoit Trottier : De ce baril-là...

Yves Pinette : De ce baril-là, de monter à la surface comme qu'on dit. C'est dur, il y a des moments durs dans la vie. Le fait aussi de peut-être avoir été trop libre dans ma jeunesse, [ne pas avoir eu] assez de règles, ou le fait d'être détaché de ma communauté, c'est dur, c'est très dur. On s'ennuie, on s'ennuie beaucoup. On apprend à vivre seul, et on vit seul. Cette solitude peut être néfaste pour un individu. Ça peut même emmener à penser au suicide. Il faut garder des contacts. Quand je parlais d'équilibre, moi aussi j'ai besoin d'aller me ressourcer. Chaque fois je le fais, ça me rend très fier et quand je ne le fais pas, c'est à ce moment-là que je deviens malheureux.

Benoit Trottier : Si on t'invitait à parler à une classe de jeunes de ta communauté et que tu savais que parmi ces jeunes-là, il y en a qui souffrent, qu'est-ce que tu leur dirais?

Yves Pinette : Je leur dirais de ne jamais lâcher et surtout d'en parler. Ne jamais garder ça a l'intérieur. C'est ce qui nous ronge, [ce] qui nous détruit, c'est lorsqu'on garde ça a l'intérieur. Je dirais aux jeunes d'en parler, et à nous, les adultes, de leur donner le moyen de pouvoir en parler.

Benoit Trottier : Yves, je te remercie beaucoup d'avoir pris le temps de jaser avec nous autres aujourd'hui.

Yves Pinette : Tshinashkumitin (merci en langue innue) Benoit. Ça me fait énormément plaisir de partager un peu mon expérience avec vous.

[Musique]

Annie Leblond : Ce balado est une production de l'École de la fonction publique du Canada.

Pour en savoir plus sur ce qu'offre l'École dans sa Série d'apprentissage sur les questions autochtones, visitez notre site web : www.efpc-csps.gc.ca.

Ici Annie Leblond, et au nom de l'École, merci de nous avoir écoutés.

Crédits

Tous les points de vue ou opinions présentés dans ce balado sont uniquement ceux des individus eux-mêmes et ne représentent pas nécessairement ceux de l'École ou du gouvernement du Canada.

Invité : Yves Pinette,

Intervieweur : Benoit Trottier, Apprentissage autochtone, École de la fonction publique du Canada

Indicatif musical : Pauline Ducharme et Stéphane Eduardo Longtin

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