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Série Café virtuel de l'EFPC : Attentes à l'égard des relations entre le Canada et la nouvelle administration américaine (vidéo)

Description : Le 21 janvier 2021, l'École de la fonction publique du Canada a été en compagnie du Maryscott (Scotty) Greenwood, partenaire stratégique chez Crestview et chef de la direction du Conseil canado-américaine des affaires; Sue Lagon, agrégée supérieure non résidente au Government Affairs Institute de l'Université de Georgetown, et historienne à l'hôtel The Jefferson de Washington DC; et Christopher Sands, directeur de l'Institut Wilson d'histoire canadienne à l'Université McMaster pour une conversation sur les relations canado-américaines.

Série Café virtuel de l'EFPC : Attentes à l'égard des relations entre le Canada et la nouvelle administration américaine

Date : 21 janvier 2021

Durée : 01:07:04

Résolution : 1080p


Transcription

Taki Sarantakis : Bienvenue. Mon nom est Taki Sarantakis et nous voici rendus au volet du café virtuel de l'EFPC où nous buvons un vrai café et discutons de façon virtuelle de sujets intéressants et pertinents pour les fonctionnaires. Nous parlons des idées, pas des politiques. Il n'est pas une question de partisannerie, mais bien de la façon de tirer des leçons des événements actuels. Aujourd'hui, nous abordons l'événement d'actualité de l'heure, soit cette journée d'investiture dans le grand... on nous appelle le Grand Nord. Là-bas, c'est donc le Vaste Sud, la nouvelle administration du président Joseph Biden et l'administration précédente de Donald Trump.

L'administration Trump a pris fin. Qu'est-ce que cela signifie pour le Canada? Nous accueillons aujourd'hui trois distingués invités. Il s'agit de Sue Lagon, experte constitutionnaliste de l'Université Georgetown. Puis, Christopher Sands, spécialiste des relations canado-américaines de l'Université Johns Hopkins. Et finalement, notre amie de longue date, Scotty Greenwood, qui fait plusieurs occupations. Elle est, entre autres, membre du Conseil canado-américaine des affaires, fait partie de l'équipe de Crestview, et participe à de nombreux autres projets. Nous l'aimons parce qu'elle est brillante, qu'elle dit ce qu'elle pense, et que nous pouvons apprendre des personnes brillantes qui disent ce qu'elles pensent.

Comme nous l'avons dit, l'administration Trump a pris fin. Scotty, avant d'envisager l'avenir, revenons un instant sur les dernières années. Qu'est-ce que les quatre dernières années de cette administration ont signifié pour les relations canado-américaines?

Scotty Greenwood : Eh bien, Taki, il y a eu de très bons moments, mais nous avons aussi connu les pires. Ces quatre années ont été incroyables et le jour de l'inauguration, normalement, comme depuis les 20 dernières années et même plus, je serais sur le toit de l'ambassade canadienne à Washington. J'y serais, vous savez, c'est comme être dans la loge du patron d'une salle de spectacle parce que vous pouvez avoir les canapés à l'intérieur. Vous pouvez aller à l'extérieur et regarder l'événement. 

Cette année, bien entendu, cela n'aura pas lieu pour toutes sortes de raisons très sérieuses liées à la protection de l'idéal fondamental américain, soit une transition pacifique du pouvoir. Mais, les meilleurs moments, et les pires moments. Vous savez, le Canada et les États-Unis, c'est... il serait trop facile et évident de dire qu'il n'y a eu que des problèmes parce que Trump a été une catastrophe pour la politique étrangère. Parce qu'en vérité, nous avons négocié l'un des accords commerciaux les plus modernes, applicable dans le cadre de la plus importante relation économique sur la planète, et nous l'avons fait. Le Canada, les États-Unis et le Mexique l'ont fait malgré la rhétorique incendiaire privilégiée par Washington et grâce aux valeurs que nous partageons. Et nous avons réussi, soit dit en passant, à Washington, de façon bipartisane, peut-être la seule, ou l'une des deux seules réalisations bipartisanes au cours des quatre dernières années. Cet accord en faisait partie, et c'est non négligeable.

Il est d'autant plus important, Taki, parce que je ne vois pas d'autre accord commercial venir de Washington dans deux ans, ou peut-être même dans quatre ans. Donc voilà. Le nouvel ALENA est un modèle pour le reste du monde. Il présente la façon dont les pays de ce continent feront des affaires dans le monde. Et je ne veux pas dire que tout est une question commerciale, mais il s'agit de questions très importantes. Je suis certaine que nous aborderons la fragilité de notre démocratie. Nous parlons de tous les... vous savez, la crise sanitaire, la crise liée à l'injustice sociale, les menaces à la cybersécurité, les enjeux internationaux. Vous savez, toutes ces questions sont très importantes et le Canada et les États-Unis sont engagés ensemble dans tous ces dossiers de différentes façons. Mais nous avons accompli quelque chose de significatif par rapport à la façon dont nous allons réellement faire des affaires ensemble. 

Par ailleurs, comme, je crois, tout le monde le sait, notre frontière est fermée aux personnes dont les voyages ne sont pas essentiels. Nous ne pouvons pas normaliser cette situation. Nous ne pouvons pas la maintenir éternellement. C'est donc sur la liste de choses à faire. C'est évidemment directement relié à l'urgence sanitaire à laquelle nous sommes confrontés, qui en est la cause principale. Voilà donc comment... comment je vois les choses.

Taki : Vous avez donc une bonne idée de la façon dont les choses se dérouleront avec nos trois panélistes. Scotty est la seule à ne pas posséder de doctorat, mais elle tout de même plutôt intelligente malgré le fait qu'elle ne soit pas titulaire d'un doctorat.

Scotty : J'essaie seulement de suivre le rythme, vous savez, suivre le rythme.

Taki : Exactement. Christopher, avant que nous parlions de l'avenir, dites-nous ce que les quatre dernières années de l'administration qui vient de se terminer ont signifié pour les relations canado-américaines?

Christopher Sands : Je suis d'accord avec Scotty. Cette période a été incroyablement productive. Je crois que les personnes qui en sont peut-être responsables sont celles qui... les personnes qui regardent cette séance. Ce ne sont peut-être pas eux, ceux dont le nom est inscrit dans les documents, mais les professionnels, les fonctionnaires des deux gouvernements ont vraiment beaucoup travaillé sur de nombreux dossiers. Évidemment, l'ACEUM est l'un d'entre eux et Scotty en a mentionné quelques autres. Voyez-vous, il est incroyable que les États-Unis et le Canada aient été capables d'imposer des restrictions si rapidement à la frontière, en seulement quelques jours ou presque. Et ils les renouvellent tous les 30 jours, avec de légères modifications. Il s'agit d'un exploit remarquable. Les États-Unis ont fermé leur frontière à la Chine et ont interdit l'entrée aux voyageurs provenant d'Europe pendant un moment. Avec le Canada, par contre, il y avait un partenariat bâti sur la confiance, plus ou moins fragilisée au fil de la crise sanitaire. La COVID a évidemment été un frein pour une grande partie de... de l'économie, etc. Mais, vous savez, le CDC et la Food and Drug Administration des États-Unis travaillent étroitement, très étroitement avec la Direction générale des produits de santé et des aliments du Canada. Ils ont examiné les vaccins ensemble, ils ont comparé leurs notes sur la façon de gérer la crise, sur les meilleurs conseils à donner en ce qui concerne les masques et ainsi de suite. Ils ont donc échangé une quantité énorme de données. Puis, il y a d'autres questions comme le besoin de rétablir notre économie. Scotty est une grande championne de la reprise et je sais que c'est ce qui s'en vient. Même aujourd'hui, il faut parler de la façon dont nous utiliserons l'infrastructure ou se demander si nous devrons établir des liens dans l'infrastructure. Comment pouvons-nous relancer l'économie? Immense défi. Aucune de nos économies n'est ce que nous souhaitons qu'elle soit et dès que nous en aurons fini avec la COVID, nous devrons travailler ensemble pour relancer ces économies. Une reprise aux États‑Unis sera bénéfique pour le Canada. Le degré de coopération est absolument fantastique et s'il y a un niveau auquel... S'il y a une personne à qui j'attribuerais le mérite de tout le travail accompli, ce ne serait certainement pas le président Trump, qui a plutôt joué les perturbateurs. Ce sont certainement les personnes qui ont travaillé, travaillé d'arrache-pied à leur bureau, qui nous ont rendu de grands services et ont maintenu cette relation en bon état.

Taki : Merci. Sue, je vais vous poser une version un peu différente de la question, parce qu'en plus d'être une spécialiste des questions constitutionnelles, vous avez un penchant pour l'histoire. Vous aimez repenser au passé et nous offrir une perspective qui s'étend sur une plus longue durée. Que représentent ces quatre dernières années, de votre point de vue, en ce qui a trait à la relation plus générale entre le Canada et les États-Unis qui, d'une certaine façon, dure depuis bien avant 1776?

Sue Lagon : Je suis heureuse que vous me posiez la question, parce que je n'arrive certainement pas à penser à une autre période avant 1812, où les relations au sein des États-Unis ont été aussi significatives, je crois, que la relation transfrontalière bâtie le long de ce célèbre tracé non protégé. Je crois qu'il s'agit vraiment d'une différence de ton, qui sera plus marquée et l'est déjà. L'ancien président Trump a visité le Canada une fois et était plutôt désobligeant envers le premier ministre Trudeau, alors que le président Biden et la vice-présidente Harris ont un lien personnel avec le pays, une affection sincère pour le Canada, qui va au-delà de la compréhension de son importance en matière de sécurité, d'échanges commerciaux et ainsi de suite. Je crois donc que nous entrons dans une nouvelle ère et que nous revenons à la normale à bien des égards, en traitant les alliés comme des alliés, en reconstruisant certaines de ces alliances. Rappelez-vous que le président Trump n'avait aucune expérience des affaires gouvernementales à son arrivée. C'était même l'une des choses dont il se vantait. À l'inverse, il est difficile de trouver quelqu'un qui a autant d'expérience, et particulièrement au niveau international, que le président Biden, vous savez. Il a siégé pendant des années à la Commission des relations étrangères du Sénat, où il faisait également partie du conseil de surveillance de l'OTAN. Nous avons ici quelqu'un qui comprend les alliances et qui, je crois, tient à traiter les alliés comme des alliés. Et puis les différences en matière de politiques seront à mon avis très importantes. Le système américain a parfois été critiqué parce qu'il est en train de se transformer graduellement. Et je crois qu'après l'administration Trump, ces changements seront plus marqués dans certains domaines. Je crois que le Canada en accueillera sans doute certains favorablement, mais quelques-uns d'entre eux seront plus problématiques, particulièrement dans certains secteurs. J'ai donc hâte d'aborder le sujet avec vous.

Taki : Je vais rebondir sur l'un de vos points, Sue. J'aimerais relancer Chris et Scotty pour connaître plus en détail leur point de vue sur ce dont vous venez de parler. Vous avez dit que, d'une certaine façon, la fin de l'administration Trump nous ramène en quelque sorte à un peu plus de normalité, un retour à un certain état. Je crois que c'est absolument, fondamentalement vrai en ce qui concerne le ton et la teneur, entre autres. Mais il y a beaucoup de questions à aborder. Vous savez, l'acier, l'aluminium, les vaccins, etc., les infrastructures. Si je suis un analyste des politiques, un agent de programme ou un inspecteur à Transports Canada, à l'ARC, à l'ASFC ou à l'Agence canadienne d'inspection des aliments, suis-je à nouveau en 2015 ou... je ne sais pas. Est‑ce que c'est vrai? Avons-nous assisté à la fin de l'ère de « l'Amérique d'abord » ou avons‑nous, l'époque où l'acier et l'aluminium canadiens étaient des menaces à la sécurité est‑elle révolue? Commençons par vous, Scotty.

Scotty : Eh bien, je pense qu'il y a un retour au décorum en politique étrangère et je suis d'accord avec Sue pour dire que les ambitions du président et de son équipe dénotent un intérêt pour le dialogue mondial et la volonté de traiter les alliés comme des alliés. On pourrait croire que cela devrait tomber sous le sens, mais on s'éloigne vraiment de l'approche des quatre dernières années. Toutefois, le défi historique auquel le Canada a dû faire face à l'ère pré-Trump était celui d'attirer suffisamment l'attention sur les questions bilatérales et de recevoir l'attention suffisante à Washington, qui est la capitale du déficit de l'attention, vous savez, lorsque vient le temps de régler certains dossiers bilatéraux, et je crois que ce sera encore plus marqué. Le défi d'attirer l'attention sur ces questions.

Vous en avez mentionné quelques-unes, le bois d'œuvre, l'acier, etc. La raison est la suivante : même si nous revenons au décorum et à l'ordre habituel, si je peux m'exprimer ainsi, dans nos engagements à l'étranger, nous avons, à l'échelle nationale, comme nous en avons été témoins cette semaine de janvier où est survenue cette violente insurrection, un véritable problème à régler. Joe Biden, le président actuel, vous savez, a mené une campagne sous le signe du rétablissement de l'âme des États-Unis et a souvent répété qu'il souhaitait tendre la main aux personnes qui n'ont pas voté pour lui. Notre défi est celui des insurgés et de leurs partisans. Ce ne sont pas tous des extrémistes fous. Bon nombre d'entre eux sont nos frères et nos sœurs, nos camarades américains qui croient réellement, croient fermement que l'élection a vraiment été volée. Si vous croyez cela, si vous aimez votre pays et croyez en la Constitution, et que vous ne croyez pas ce que disent les dirigeants politiques, les médias, ou n'importe qui d'autre, il y a un véritable fossé et il est trop simple de leur faire la morale, de les exclure ou peu importe. Je le dis dans le contexte des relations entre le Canada et les États-Unis puisqu'il y a, à l'heure actuelle aux États-Unis, un grand projet de guérison, de dialogue et de résolution des divergences. C'est quelque chose qui, je crois, pourrait nous rassembler. Par exemple, Biden s'intéresse déjà aux infrastructures. Ça n'a donc aucune importance que vous croyiez que l'élection a été volée ou non, que vous aimiez ou que vous détestiez Joe Biden ou Donald Trump. Vous estimez vraiment que nous avons besoin de réseaux à large bande partout. Vous croyez vraiment que vous ne voulez pas que les ponts et les routes tombent en ruine. Vous jugez vraiment qu'il nous faut des infrastructures de base. Il y a donc un terrain d'entente. Et nous devons relancer l'économie. Si nous pouvons faire des progrès sur le plan des infrastructures, des emplois de cols bleus, des États rouges, des États bleus, c'est le genre de choses qui, je crois, nous aideront à faire avancer l'autre débat, même si ce n'est que de façon indirecte. Il s'agit à la fois d'une occasion et d'un défi pour le Canada, puisque le Canada a non seulement beaucoup de ressources en capital, mais aussi beaucoup d'expertise à offrir en matière de partenariats public-privé, d'infrastructures, etc. Nous devons surmonter la priorité accordée à l'achat de produits américains. Nous devons trouver comment tirer notre épingle du jeu malgré les tendances favorisant l'achat de produits américains qui, soit dit en passant, ne sont pas nouvelles. Elles ne sont pas propres à Joe Biden. Elles ne sont pas propres à... elles sont là depuis toujours. Le Canada s'en est relativement bien sorti par le passé. La reprise économique de 2008 est le meilleur exemple récent d'un moment où l'on a répété : « OK, lorsque vous dites d'acheter des produits américains, ce que vous voulez réellement dire, c'est d'acheter des produits qui proviennent de l'Amérique du Nord. » C'est donc ce travail qu'il faudra poursuivre. Mais tout ça est bien loin si l'on pense à ce qui préoccupe vraiment les gens d'ici. Les gens ici se demandent : comment pouvons-nous sauver notre démocratie? Comment pouvons-nous discuter les uns avec les autres en tant qu'êtres humains et concitoyens? Comment pouvons-nous nous faire confiance mutuellement et comment pouvons-nous aller de l'avant? Donc, la question du Canada, les sujets qui monopolisent les premières pages au Canada. Vous savez, la question du bois d'œuvre résineux est toujours relayée en première page tous les cinq ou six ans lorsqu'elle revient sur le tapis, lorsque l'accord négocié le plus récent vient à échéance. Il y a alors au Canada cette vague d'intérêt et d'activité à laquelle personne aux États-Unis ne porte la moindre attention. Cela fera donc partie des difficultés. Alors, oui, le décorum. Oui, il y a un président qui souhaite interagir avec ses alliées, mais qui doit aussi relever d'importants défis sur le plan de la politique extérieure et d'énormes défis à l'échelle nationale. Puisque la relation entre le Canada et les États-Unis se porte somme toute bien, je crois que ce sera relativement plus difficile. Il faudra... Nous devrons être plus futés et plus créatifs dans notre engagement de façon à résoudre les problèmes canadiens et canado-américaines. J'ajouterai une dernière chose en terminant : j'essaie de ne jamais contredire Chris Sands parce que, vous savez, il m'écraserait dans un débat intellectuel à n'importe quelle occasion.

Taki : Il détient un doctorat.

Scotty : C'est exact. J'aimerais apporter une seule petite nuance sémantique que l'on noterait si l'on devait relire la transcription de cette excellente entrevue. Il a parlé de nos économies. Ce que je... mon commentaire à ce sujet est qu'il s'agit en fait d'une économie. Ce n'est en réalité qu'une seule économie. Et si nous parvenions à faire en sorte que plus d'Américains considèrent qu'il s'agit d'une seule économie, nous nous en sortirions mieux. Je dirais que le défi ici est de parler d'une économie nord-américaine et nous devrions traiter l'Amérique du Nord exactement de la même manière. Il y a toutefois de grandes difficultés à surmonter au Mexique et elles sont de plus en plus importantes. Donc, comme dans le cas des négociations sur l'ACEUM, je me dis que nous devons avoir une approche trilatérale. Tout est trilatéral. Je crois maintenant sincèrement que les dossiers mexicains sont bien différents et que le Canada et les États-Unis devront se consacrer à faire progresser leur économie unifiée. Les politiques sont différentes, évidemment, mais nous devrons... nous devrons le faire.

Taki : Vous êtes, comme toujours, Scotty, tout à fait visionnaire puisque le continentalisme est un sujet que nous aborderons un peu plus tard. Chris, sommes-nous en 2015? S'agit-il de cela? Sommes-nous au début de l'an 9 de l'administration Obama, en ce qui concerne les relations canado-américaines, ou s'agit-il de quelque chose de nouveau?

Christopher : C'est quelque chose de nouveau, et je vais revenir sur... sur les points que Scotty a apportés un petit peu. Pour décortiquer un peu ce à quoi nous avons affaire, il est important de regarder ailleurs, en quelque sorte. Je sais que c'est ironique, mais il faut concentrer notre attention sur autre chose que le président seulement. Le président et le premier ministre ressemblent certainement à des pompiers qui tentent de maintenir la relation en état : ils sont là lorsqu'il y a une véritable crise. Mais tout le reste compte aussi dans cette relation. Si vous examinez le cabinet, beaucoup des portefeuilles clés pour le Canada sont ce que l'on aurait tendance à considérer comme des portefeuilles nationaux, même s'ils jouent un rôle à l'échelle internationale, le département de l'Agriculture, le département de la Sécurité intérieure, le département de l'Intérieur, le département de l'Énergie. Chacun de ces départements aura son secrétaire de cabinet dont la nomination devra être confirmée. Je crois qu'au Congrès, ce processus rigoureux de confirmation ne sera pas nécessairement si simple. Vous devez réfléchir au temps qu'il faut pour mettre ces personnes en place. Nous avions l'habitude de présenter les 100 premiers jours d'une administration comme étant une sorte de test déterminant de son dynamisme. Nous avons récemment commencé à parler des 18 premiers mois en raison de la lenteur du démarrage et notre prochaine élection – il y en a tellement – en 2022, approche. Je crois donc qu'il y a toujours un risque de surestimer ce qui peut être fait parce que Washington rend les choses si difficiles à accomplir. J'ai parlé du Congrès. Un fait intéressant à propos du Congrès est le partage très serré des sièges à la Chambre et au Sénat, ce qui n'était pas le cas à la fin de l'administration Obama. Oui, les démocrates ont le contrôle, mais la conséquence d'une répartition si serrée est que chaque vote compte. Et lorsque chaque vote compte, certains démocrates soutiennent le président, mais comme au Canada, ils diront : « Eh bien, je vais retarder ma décision parce que je veux obtenir quelque chose pour mon district ou pour mon État. » Donc, les longues séances de marchandage, le va-et-vient avec le Congrès sont encore plus, demandent encore plus du temps au président. Kamala Harris y consacrera beaucoup de temps. La vice-présidente Harris préside le Sénat. Si la situation avait été différente et qu'elle disposait d'une forte majorité, elle aurait peut-être été capable d'être un peu moins présente, mais elle devra rester assez proche du Sénat et cela aura une incidence sur le rôle qu'elle peut jouer. Voilà pour le Congrès. Maintenant, le pouvoir judiciaire. Comme vous l'avez remarqué depuis les dernières nominations à la Cour Suprême, il y a deux problèmes. Le premier est que le pouvoir judiciaire est perçu comme juste alors que certaines personnes s'inquiètent de l'intégrité du processus électoral. Beaucoup de gens craignent que notre système judiciaire, nos juges soient peut-être un peu politisés. Nous avons commencé à rendre leur rôle plus politique plutôt que de les voir comme des médiateurs ou des arbitres neutres, à l'instar de la façon dont le juge en chef de la Cour Suprême John Roberts s'efforce de présenter la cour. Nous avons aussi développé, aux États-Unis, une culture politique très différente de celle du Canada, je dois l'avouer, qui nous pousse à judiciariser les différends politiques. Donc, un projet est adopté, on intente un procès, puis quelqu'un saisit les tribunaux pour tenter d'obtenir une injonction pour pouvoir recommencer à discuter de la même chose encore une fois. Bruce Hayman est l'ancien ambassadeur des États-Unis qui était en poste au cours de la neuvième année de l'administration Obama. Vous savez, il aime dire que le véritable sport national du Canada n'est pas le hockey, mais plutôt la négociation. Et le véritable sport national des États-Unis est le litige. Nous adorons ce genre de chose, mais cela ne nous aide pas toujours à accomplir le travail. Vous l'avez vu au cours de l'administration Trump. Il prenait une décision, elle était immédiatement contestée devant de nombreux tribunaux et le dossier était paralysé, peut-être pour les bonnes raisons. Cela fait désormais partie de la culture. Je crois que cela compliquera un peu les choses. Je vais maintenant changer légèrement de perspective et essayer de vous donner quelques bonnes nouvelles. Aussi difficile que cela puisse être d'accomplir tout ce travail, je crois que Scotty a tout à fait raison de souligner que pour des dossiers comme celui des infrastructures, les États sont importants, et ce, pour deux raisons. D'abord, ils sont responsables de la construction de nombreuses infrastructures, etc. Ils jouent également un rôle important dans la réglementation en matière de certification des titres de compétences et d'établissement des normes. Jusqu'à présent, dans l'histoire de la collaboration nord-américaine, les gouverneurs et les premiers ministres provinciaux ont déployé des efforts et se sont fait des amis de l'autre côté de la frontière, mais n'ont pas joué un rôle de premier plan. Je crois que nous verrons apparaître dans les quatre années à venir, alors que Washington se livre à quelques contorsions, de véritables possibilités au niveau des États et des provinces. Et comme notre fédéralisme n'est pas le même, Ottawa sera parfois le bon partenaire pour Sacramento en Californie. Nous ne pouvons pas supposer simplement que ce n'est pas le cas. Ce n'est pas toujours la même chose. De véritables possibilités, donc. Et voici l'autre problème selon moi. Il y a eu une élection et nos partis, les républicains, les démocrates, nous les aimons. Ce sont les partis dominants et leurs bases se transforment. Elles se transforment parce que les baby-boomers ont constitué la part la plus importante de l'électorat pour la majeure partie de ma vie, que nous avons des personnalités plutôt stables et que nous savons ce que nous attendons des démocrates et des républicains. Maintenant que la génération la plus importante est celle des milléniaux, il y a un certain mouvement et nous constatons qu'un regard différent est posé sur l'approche que chaque partie adopte. Par conséquent, même si nous venons d'avoir des élections menées par deux candidats de plus de 70 ans et des baby-boomers avérés en seconde position, nous allons commencer à voir des représentants de la génération X, des milléniaux et de plus jeunes baby-boomers au-devant de la scène. Et ils sont souvent dans les États, ils sont gouverneurs, peut-être sénateurs, ils sont membres de la Chambre. Il s'agit d'une occasion extraordinaire pour le Canada de se faire de nouveaux amis parmi les représentants de cette nouvelle génération de leaders. Vous avez déjà choisi Justin Trudeau, qui fait partie de la jeune génération. Nous ne l'avons pas fait, mais c'est tout de même une occasion pour le Canada. Et je conclurai par ceci : je crois que ce dont nous avons parlé sur le plan de l'économie est une courbe de reprise en K, où certains indicateurs montent et d'autres baissent. Je pense que notre relation suivra le même genre de courbe en K, où certaines questions, si vous leur accordez la priorité, seront abordées au niveau présidentiel. Nous pourrons ainsi accomplir de grandes choses. Beaucoup de dossiers doivent toutefois être redirigés et continuer d'être traités par les fonctionnaires. Nous devons continuer de les mobiliser. Si ce n'est pas une question politique, n'en faites pas une question politique, parce que ça compliquera inévitablement le travail. Vous devrez être très sélectif par rapport aux dossiers qui se rendent à l'échelon le plus élevé, mais ça ne veut pas dire que tout le reste ne peut pas aller de l'avant. Vous n'avez qu'à les renvoyer au niveau le plus susceptible de les faire progresser. Je crois que ce sera au niveau de l'État et au sein des divers ministères.

Scotty : Eh bien, Taki, j'aimerais intervenir sur ce point. On ne peut pas rendre toutes les questions politiques et les renvoyer aux pompiers, comme l'a si bien dit Chris, parce qu'à un certain moment ce printemps, il y aura des élections au Canada, n'est-ce pas? Il y aura donc une certaine période, fondamentale au début de l'administration Biden, pendant laquelle les politiciens canadiens seront occupés à mener leur propre campagne électorale. Ils perdront donc cette occasion d'engager un dialogue politique parce que tout le monde sera occupé à tenter de se faire élire. Par chance, il s'agit d'une période assez courte au Canada, alors que nous sommes toujours en élection aux États-Unis ou presque. Il y a donc cette fenêtre, dans laquelle nous nous trouvons actuellement, puis les choses seront mises sur la glace. Comme l'a dit Chris, le travail dans le cadre de la relation, les représentants qui vont et viennent, les premiers ministres provinciaux et les gouverneurs, les premiers ministres provinciaux et les responsables fédéraux dans le cas des États-Unis, tout cela devra se poursuivre. Il n'y aura que ce petit contretemps, mais il se produit tôt et à un moment crucial dans le mandat de l'administration Biden, celui où l'on décide qui dirigera pendant un certain temps. S'il y a un enjeu important pour le Canada et les États-Unis, l'effectif poursuivra le travail et les États-Unis peuvent s'occuper d'autres choses pendant quelques mois.

Taki : C'est un point à ne pas négliger. C'est un aspect que Scotty aborde avec nos étudiants lors des activités auxquelles nous l'invitons. Si vous êtes un agent de programme ou un agent chargé des politiques du gouvernement du Canada qui travaille sur des dossiers canado-américaines, la dernière chose que vous souhaitez est que ce dossier se transforme en débat public. Vous ne voulez surtout pas qu'on y accorde trop d'attention, que ce soit dans les médias ou d'une autre façon. Vous voulez régler ces problèmes au niveau le plus bas possible de l'échelle et faire en sorte qu'ils fassent l'objet d'une solution négociée, plutôt que d'en faire des enjeux de souveraineté ou d'identité ou d'avoir à tracer une ligne de démarcation. Sue, Chris a mentionné quelque chose de très, très important. En tant que Canadiens, même en tant que Canadiens bien informés, l'une des choses que nous oublions souvent au sujet de nos cousins américains est qu'il s'est passé d'autres choses le 3 novembre. Ce n'était pas que le jour de l'élection d'un président. Pouvez-vous nous parler un peu de ce qui est arrivé le 3 novembre? Chris a cité quelques exemples. Il a parlé de la Chambre. Il a parlé du Sénat. Pourriez-vous nous donner un peu plus de détails à ce sujet? Parce que pour nous, les Canadiens qui regardons les bulletins de nouvelles, il semble que le leader de la majorité au Sénat, M. McConnell, est leader de la majorité au Sénat depuis 150 ans. Et que Mme Pelosi, leader de la Chambre, est en poste depuis 150 ans et que ces états de fait sont inscrits dans la Constitution. Que s'est-il produit d'autre le 3 novembre qui pourrait avoir une incidence sur les relations canado-américaines?

Sue : Il vaut la peine de souligner que beaucoup de ces personnes sont en poste depuis longtemps. Autrement dit, les trois principaux leaders des démocrates à la Chambre qui viennent d'être réélus ont plus de 80 ans. Ce qui est différent, je crois, c'est l'importance que l'on accorde au vote des milléniaux en raison de l'incidence qu'il peut avoir sur les dossiers. Je pense que c'est sur ce plan que l'on verra un véritable changement et certaines des positions cadreront très bien avec celles du Canada. J'ai l'impression que les positions de l'administration Biden en matière de changements climatiques seront plus fermes. En fait, c'est sans doute un couteau à deux tranchants. Toutefois, bon nombre des questions qui préoccupent les jeunes électeurs ont été mises à l'avant-plan. Honnêtement, nous nous attendions tous à ce que ce soit une meilleure année pour les démocrates que ce qu'elle a été. Ils ont perdu, beaucoup perdu à la Chambre, surprenant beaucoup de commentateurs à qui, comme moi, on a souvent demandé ce qui allait se produire. Je crois que la grande importance qui sera accordée à certaines questions intéressant le Canada sera un résultat direct de la situation électorale. Biden a remporté les États de la Rust Belt qui sont extrêmement importants pour les démocrates. Et je crois que beaucoup de dossiers d'infrastructure y seront traités. Je crois que le projet Clean Energy est un couteau à deux tranchants pour le Canada, particulièrement parce que la nouvelle secrétaire du département des Affaires intérieures, Deb Holland, est la première secrétaire autochtone au Cabinet. Elle était présente à Standing Rock par solidarité. Elle affirme que les changements climatiques sont le plus grand problème auquel nous devrons faire face au cours de notre vie. M. Biden a déjà proposé des dépenses s'élevant à 2000 milliards de dollars dans les programmes environnementaux. Dans une certaine mesure, il y a beaucoup de bonnes et de mauvaises nouvelles. Nous avons cru que l'immigration était certainement un autre domaine qui aurait pu mobiliser beaucoup d'électeurs. Au bout du compte, je crois que l'enjeu principal de cette élection pour la majorité des électeurs qui ont été interrogés était la COVID-19, encore plus que l'économie. Bien entendu, ces questions sont finalement étroitement liées puisque les répercussions de la COVID se feront sentir pendant plusieurs années. Je crois que beaucoup d'entre nous souhaitent voir cette courbe de reprise en forme de K s'amorcer le plus rapidement possible. Et puis, ce fut tout de même une bonne soirée pour les républicains, ce qui peut sembler ironique parce qu'ils ont perdu la Maison-Blanche, mais Chris a tout à fait raison. Un autre aspect qui n'est souvent pas exploré, et c'est la raison pour laquelle nous sommes ici, est le travail acharné des fonctionnaires, à qui il faut vraiment remonter le moral avec l'arrivée de ce nouveau gouvernement. On ne pourrait surestimer les temps difficiles que certaines des personnes ayant travaillé sur les programmes ont dû traverser. On a été témoin de beaucoup de leadership intérimaire à l'échelon supérieur de la part de personnes dont la nomination au Sénat n'a pas encore été confirmée. Il s'agit d'une période de transition sans précédent pour les secrétaires du Cabinet, marquée par la menace omniprésente d'un congédiement, qui reste, bien entendu, le privilège de chaque président. Vous savez comme moi que le dernier président a fait son beurre en annonçant aux gens qu'ils étaient congédiés. Une bonne soirée pour les républicains, donc, malgré le fait qu'ils aient perdu la présidence. La question des tribunaux est à mon avis fondamentale. Le président Trump y portait un grand intérêt lorsqu'il est arrivé au pouvoir. Il avait dans sa mire la nomination de nouveaux juges pour combler les sièges vacants dans les tribunaux d'appel, sachant que puisque nous aimons tant saisir les tribunaux, il s'agit souvent de la dernière instance pour beaucoup de poursuites judiciaires. Ce fut une grande réussite puisque beaucoup, beaucoup de juges ont maintenant été nommés par le président Trump aux cours de district, aux cours d'appel et, bien sûr, à la Cour Suprême. En définitive, les causes aboutiront à la Cour Suprême. Il sera intéressant de voir si le président Biden aura l'occasion de remodeler les tribunaux inférieurs et peut-être même la Cour Suprême au cours de son mandat. À mon avis, si la dernière élection nous a appris quelque chose, c'est que les humains sont des créatures instables et le fait que nous ayons enregistré le taux de participation le plus élevé que nous ayons connu au beau milieu de ce que l'on peut sans doute qualifier d'une des périodes les plus conflictuelles de notre histoire est un genre de paradoxe. Les gens participent quand c'est important et cette fois-ci, c'était important.

Taki : Donc, Sue, la... je crois que la Chambre est maintenant majoritairement démocrate, n'est-ce pas? C'est ça.

Scotty : À peine.

Sue : 222.

Scotty : Et le résultat sera certainement différent au prochain cycle électoral.

Taki : Le Sénat est maintenant divisé à parts égales et la vice-présidente Harris a voix prépondérante. C'est un aspect important auquel devront réfléchir les responsables politiques canadiens, parce qu'il n'est pas seulement question de l'identité du président le 3 novembre et le 21 janvier. Il s'agit d'une dynamique complètement différente avec laquelle il faudra composer. Peu importe qui fait partie de la majorité ou de la minorité, c'est tellement serré, comme l'a dit Christopher je crois, que beaucoup de gens essaieront de placer leurs pions et diront : « Vous voulez obtenir ceci dans le dossier du bois d'œuvre, je veux obtenir cela dans le dossier du... », remplissez l'espace. Scotty, le président, le président Biden a commencé à nommer les membres de son cabinet. Vous connaissez certaines de ces personnes? Certaines d'entre elles sont vos amies. Donnez-nous un petit aperçu de la position de certaines de ces personnes en ce qui a trait aux relations canado-américaines. Comment perçoivent-ils le Canada? Nous savons que la vice-présidente a habité au Canada pendant quelque temps. Elle a fréquenté l'université McGill pendant un moment. Expliquez-nous peut-être quelles relations ces personnes entretiennent au Canada à votre connaissance, quelles sont leurs opinions par rapport au Canada ou donnez quelques renseignements prospectifs à nos spectateurs.

Scotty : Certainement. Peu importe les antécédents qui suivent ces leaders extrêmement talentueux, tout est subordonné au programme de M. Biden. Alors c'est important. Cela étant dit, je ne crois pas que le président micro-gérera son cabinet. Ainsi, vos origines peuvent être pertinentes et il y a certains détails étranges qui, nous ne pouvons plus présupposer que toutes les nominations seront confirmées, n'est-ce pas? Parce que, à mon avis, il est vrai qu'il y aura, vous savez, il y a un processus d'examen et un processus de confirmation. Inévitablement, même si les démocrates détiennent maintenant la majorité au Sénat, tout juste, il pourrait, il pourrait, quelqu'un se fait toujours torpiller même si on ne s'y attend pas, peu importe les raisons historiques ou politiques. On ne peut donc pas présupposer que toutes les nominations seront confirmées. Prenez par exemple la secrétaire au Commerce désignée, la gouverneure Gina Raimondo du Rhode Island, très pragmatique, une gouverneure talentueuse d'un État minuscule. Elle a des opinions bien arrêtées sur certaines questions maritimes, vous savez, qui a intéressé deux fois le Canada et les États-Unis. Je ne dis pas qu'elle les mettra en avant au département du Commerce, mais elle a la perspective d'un gouverneur du Rhode Island. Vous savez, les États de la Nouvelle-Angleterre, aussi proches culturellement soient-ils des provinces maritimes canadiennes, prennent très au sérieux les questions comme celles des droits de pêche, de la pêche au homard, de la surpêche et des contre-mesures de la Chine, etc. Ils se font concurrence, que ce soit pour la pêche au crabe des neiges, la pêche au homard et ainsi de suite. Il se pourrait bien que quelqu'un comme Gina Raimondo du Rhode Island, l'Ocean State, ait, en raison de sa personnalité, une opinion sur les pêches au Canada à laquelle on ne se serait pas nécessairement attendu autrement. Elle risque donc d'exercer une pression depuis le Congrès pour que l'on soit très ferme à l'endroit du Canada en cas de compétition avec les politiques canadiennes des pêches aux États-Unis, situation que nous avons pu observer au fil des ans. Il pourrait se produire la même chose dans le cas des ports, dans la mesure où nos ports se font concurrence dans l'environnement commercial mondial, n'est-ce pas. Les ports canadiens desservent le marché canadien, mais ils font aussi des affaires et je travaille à l'occasion avec les ports canadiens. Beaucoup des échanges commerciaux qui s'y produisent sont destinés... Des marchandises qui proviennent de Prince Rupert sont au final parfois destinées à Chicago, puis redistribuées dans le reste des États-Unis. Quoi qu'il en soit, il sera intéressant de voir quel point de vue apporteront certains de ces secrétaires de cabinet. Je crois que Pete Buttigieg est un choix fort intéressant au poste de secrétaire aux Transports. Il sera, excusez-moi, l'un de ces leaders générationnels, la nouvelle génération de leaders qui se comportera par rapport au... qui aura un lien différent avec le Canada. Il n'est plus question de l'alliance historique au sein de l'OTAN ou du fait que nous avons combattu côte à côte en Corée. On se demande plutôt : que pouvons-nous accomplir ensemble en matière d'infrastructures vertes? Je crois que quelqu'un comme Pete Buttigieg pourrait très bien s'entendre avec Catherine McKenna ou Seamus O'Regan, par exemple. Je pense qu'il y aura une certaine camaraderie naturelle. Jennifer Granholm, la nouvelle... elle était gouverneure du Michigan, née au Canada, et est la nouvelle secrétaire à l'Énergie, en supposant là encore que sa nomination soit confirmée. Eh bien, elle était gouverneure lorsqu'il y a eu de véritables problèmes à la suite du déversement d'Enbridge, n'est-ce pas? On constate maintenant que le Canada et les États-Unis sont très préoccupés par ce que l'on appelle la canalisation 5, qui est essentiellement un pipeline qui traverse, qui va du Canada au Canada, mais qui traverse plusieurs États, notamment le Michigan et quelques autres. Cela pose un vrai problème, très actuel, car la secrétaire désignée, la secrétaire à l'Énergie, tire son expérience d'un déversement d'hydrocarbures dont une entreprise canadienne est responsable, et nous devrons trouver des solutions à ces problèmes. Cependant... chacun de ces secrétaires de cabinet a sa propre histoire et son expérience avec le Canada, parfois plutôt positive et parfois compétitive ou négative. Nous devrons donc examiner toutes ces questions.

Taki : Chris, j'aimerais savoir si vous avez d'autres commentaires à ajouter au sujet des secrétaires de cabinet par rapport à la relation Canada-États-Unis. Si ce n'est pas le cas, vous pourriez peut-être nous parler d'un sénateur ou d'un membre du Congrès que nous ne connaissons peut-être pas et qui a des idées précises au sujet des relations canado-américaines ou un programme particulier que nous devrions connaître.

Scotty : J'aimerais intervenir à ce sujet lorsque Chris aura terminé.

Christopher : Vous savez, je crois que Scotty vient de dire quelque chose de très intéressant à ce sujet. La Nouvelle-Angleterre. L'une des choses que l'on constate avec les personnes provenant des États frontaliers est que le fait de bien connaître le Canada peut parfois réellement être une arme à double tranchant. Cela signifie parfois que vous aimez les Canadiens et d'autres fois, que vous abordez des enjeux locaux. Je me rappelle que pendant un moment au Michigan, après l'accord de libre-échange avec le Canada, de nombreuses personnes traversaient la frontière pour venir faire des achats. À cause des règles relatives aux seuils qui limitaient ce qu'on pouvait rapporter au Canada, il était impossible, en se rendant au centre d'achats ou au Kmart à l'époque, de ne pas trouver une paire de chaussures pour enfants ayant appartenu à un petit Canadien dans le stationnement. On l'avait jetée parce que l'enfant avait besoin de nouvelles chaussures pour l'école, mais que ses parents ne voulaient pas payer les frais de douane. Alors, il les portait pour le retour. Ce genre de petites choses. Je me souviens de Bill Cohen lorsqu'il est devenu secrétaire à la Défense il y a déjà un certain temps. Les pommes de terre représentaient son plus grand intérêt lorsqu'il était question du Canada, puis il y a eu une histoire de mildiou de la pomme de terre entre le Nouveau-Brunswick, le Maine et certaines régions de l'Île-du-Prince-Édouard et un énorme conflit a suivi. C'est mon premier commentaire. Parfois, oui, ils vous connaissent, mais d'autres fois, il y a toute une histoire cachée derrière qui n'est pas nécessairement positive. La deuxième chose que j'aimerais dire est qu'il est intéressant, lorsqu'on parle des sénateurs, qui ont tendance à être réélus, est qu'on a déjà vu certains de ces visages et qu'ils sont de retour. Mais quelques nouveaux sénateurs entreront aussi en scène et nous devons cerner leur personnalité et la façon dont ils se comporteront, vous comprenez. En fait, je me concentrerais sur ces nouveaux visages parce qu'ils n'ont peut-être pas une histoire aussi longue qu'un sénateur en poste depuis longtemps en ce qui concerne les questions canado-américaines. Pour ce qui est des noms toutefois, je laisse la parole à Scotty parce que je crois qu'elle connaît mieux ces personnes que moi.

Scotty : Je ne connais pas les gens mieux que toi. Mais si vous, si vous voulez un nom, un nom qui ne retient pas tant l'attention des Canadiens, exception faite des vrais mordus de politique comme vous, Taki, je citerais Jim Clyburn, de la Caroline du Sud, qui est membre du Congrès et whip de la majorité. Si nous devions choisir une personne qui a permis à Joe Biden... a sauvé la campagne de Joe Biden lors des primaires et l'a fait progresser, ce serait Jim Clyburn. C'est l'homme de la situation et il continue de sauver cette présidence et, vous savez, c'est quelqu'un qui... il est très haut placé, très influent. Je ne sais pas si les Canadiens, si Jim Clyburn est un nom que les Canadiens connaissent. Il a aussi visité les gisements de sables bitumineux. Il est très favorable aux entreprises et fait preuve d'ouverture d'esprit à l'égard des dossiers comme celui de Keystone XL. Il n'est pas dogmatique. C'est quelqu'un d'extrêmement important pour Joe Biden, il est important pour la présidente Pelosi, il est important pour notre pays, il est très important. Pensons à l'égale répartition des sièges au Sénat. Chuck Schumer, de New York, est le leader de la majorité, Chuck Schumer de New York. Soit dit en passant, Chuck Schumer tente de se faire réélire. Chris a parlé des élections de 2020, déjà bien avancées. Si vous êtes épuisé ou fatigué des élections, je suis désolée, parce que nous sommes en plein dedans, puis les élections sénatoriales suivront en 2022. Chaque sénateur veut savoir si... les démocrates garderont-ils le contrôle ou les républicains le reprendront-ils? C'est important pour tout le monde parce que si vous êtes du côté qui détient la majorité, vous pouvez être président de comité et établir les règles ou être un membre de haut rang. Le contrôle du Sénat en 2022 est donc un enjeu majeur. Le siège de Chuck Schumer lui-même sera remis en jeu en 2022. Il doit se méfier de son flanc gauche. Il doit se soucier d'AOC. Il doit en tenir compte. Il n'aura pas la tâche facile, car il devra aussi composer avec l'énorme programme politique duquel dépend le pays en matière de santé publique, de reprise économique, de politique étrangère. Il y a beaucoup à faire. Que pense-t-il du Canada? J'ai organisé une rencontre entre un groupe d'entrepreneurs et lui il y a quelques années. Des chefs d'entreprise, des directeurs généraux canadiens, ou je devrais plutôt dire, nous avons organisé une rencontre. Il n'y avait pas que moi. Ils voulaient discuter de façon très large de nombreuses questions canado-américaines, et c'était, c'était avant la renégociation de l'ALENA. La seule chose dont Schumer voulait parler, la seule raison pour laquelle il avait accepté la rencontre, comme nous l'avons compris par la suite, et la seule chose qu'il souhaitait dire, il, vous savez, il est arrivé en retard. Il y a un grand chef d'entreprise, assis là à attendre, dans une salle du Capitole, que le leader de la minorité, vous savez, daigne se présenter. Il arrive en retard, il entre et il hurle pratiquement contre eux. Il est très agressif. Il est new-yorkais. Il vocifère à quel point il est outré de la politique laitière canadienne, puis s'en va. En voulant dire « Passez le message à votre premier ministre ». Et il n'y avait aucun fermier dans la pièce. Il n'y avait aucun, vous comprenez ce que je veux dire? Ils étaient vexés, ils estimaient que c'était impoli, car ils croyaient qu'ils pourraient discuter ou quelque chose comme ça. Pour moi, cela illustre très bien que la raison pour laquelle il a accepté cette rencontre était de pouvoir affirmer, vous savez, qu'à chaque occasion qui lui est offerte, il s'en prend au Canada parce que les producteurs laitiers du nord de l'État de New York sont désavantagés par la politique laitière canadienne. La situation s'est un peu améliorée grâce à l'ACEUM, mais tout n'est pas réglé.

Taki : Parce que c'est un... ça nous ramène à ce qu'a dit Chris, soit que bien se connaître n'aboutit pas nécessairement à ce que l'on croirait. Il est parfois préférable de ne pas se connaître, en quelque sorte, parce que vous n'êtes pas au fait du dossier de la production laitière, du bois d'œuvre ou de l'acier ou...

Scotty : Les gens sont beaucoup plus intéressants dans l'abstrait.

Taki : Je veux maintenant revenir à quelque chose dont Scotty a parlé plus tôt, parce qu'il s'agit d'une question importante pour les Canadiens, pas seulement pour les représentants du gouvernement, mais aussi, et même encore plus pour les personnes vivant dans le vrai monde, dans l'économie pour ainsi dire. Nous avons... y a-t-il une économie canado-américaine? Lorsque j'étais aux études supérieures, nous parlions de l'économie continentale. L'une des dernières choses qu'a faites le président Bush, pardon, le président Trump, alors qu'il était encore président a été de visiter le Mur à la frontière avec le Mexique. Il est très difficile d'avoir une économie continentale si un tiers d'un des trois pays est séparé par un mur physique. Il n'y a pas de mur le long de la frontière canado-américaine. Il n'y a même pas de clôtures. Il y a bel et bien environ cent cinquante barrières, ce qui est toujours assez curieux parce que s'il a des barrières sans clôtures, c'est quelque chose qui m'a toujours un peu fasciné, mais c'est une tout autre histoire. Examinons un peu l'avenir. Quel est l'avenir de la frontière canado­américaine? Si je suis, par exemple, un constructeur automobile, je ne connais pas les statistiques, mais j'ai lu quelque part que les pièces d'une voiture typique traversent la frontière entre 7 et 15 fois avant que l'auto ne soit fabriquée. La frontière, comme vous l'avez mentionné, Scotty, est fermée. Personne ne veut normaliser cela. Mais quelle incidence cela aura-t-il sur les décisions futures en matière d'investissements, lorsque la frontière est fermée de temps en temps ou a été fermée dans les faits depuis combien de temps maintenant, des mois? Parlez-nous un peu, Scotty, de l'avenir à la frontière, de la frontière canado-américaine et de ce qu'elle signifie.

Scotty : Oui, je vais faire quelques remarques. Chris travaille en ce moment à une initiative très importante, au sujet de laquelle il serait, à mon avis, très intéressant de l'entendre. Mais, vous savez, si vous êtes un constructeur automobile, vous n'avez pas à vous inquiéter. Les biens circulent, les produits traversent d'un côté à l'autre de la frontière. Il s'agissait d'un problème important lorsque la frontière était fermée, essayer de faire en sorte que les échanges commerciaux se poursuivent. Mais les gens ne bougent pas, les services ne bougent pas. Même les dirigeants concernés et les travailleurs, les gens, le gars ou la fille avec sa clé à molette. Il est très difficile pour ces gens de se déplacer. Cela freinera et aura des répercussions sur notre économie...

Taki : Je vais ajouter quelque chose. Il ne s'agit pas simplement des personnes avec leur clé à molette. Ce sont les ingénieurs. Vous savez, les ingénieurs en logiciel. Tout le monde. La spécialiste, c'est l'intelligence artificielle.

Scotty : C'est absolument, ce sont les chefs de direction. Ce sont les directeurs généraux à qui j'ai parlé. Ce sont les gens qui possèdent des biens des deux côtés de la frontière Vous savez, l'un des aspects à considérer est qu'il y a des gens le long de la frontière l'été. Les gens viennent à Newport, au Vermont, d'où mes beaux-parents sont originaires. Vous savez, c'est situé au bord du lac Memphrémagog et les Canadiens viennent de Sherbrooke et de Magog en Estrie, et se rendent à Newport, au Vermont, et vice versa. À Buffalo, à Fort Érié, il y a Crystal Beach, qui est située du côté canadien. Le représentant, l'ancien représentant John LaFalce détient une propriété du côté canadien. Lorsqu'il a pris sa retraite du Congrès, il a promis à sa femme qu'elle pourrait en profiter et ils n'y sont pas allés dans la dernière année. Pourront-ils y aller cet été? Il y a donc un genre d'écosystème de la frontière, mais il y a aussi toutes ces autres personnes.

Taki : Je suis désolé de vous interrompre, Scotty, parce que c'est, oui, il y a une pandémie, nous l'avons compris, nous ne pourrons pas traverser la frontière d'un côté à l'autre. Mais qu'est-ce que cela signifie pour l'après-pandémie? Quelqu'un dira-t-il : « Je ne sais pas. Je ne veux pas implanter cette usine au Canada. Je ne sais pas. Je ne veux pas implanter cette usine au Michigan pour l'instant. »

Scotty : Oui, il est possible que ça se produise. Je veux dire, le contexte qui entoure les politiques publiques et les règles qui en découlent en dépendront beaucoup, si beaucoup de politiques favorisent l'achat de biens américains et ainsi de suite. Ces politiques, ce qui effraie le plus les entreprises canadiennes, c'est bien qu'elles fonctionnent, n'est-ce pas? Bombardier a une usine à Plattsburgh, dans l'État de New York, parce que la Ville de New York, lorsqu'une entreprise souhaitait soumissionner pour le contrat de construction des wagons de métro, exigeait qu'une certaine partie soit construite dans l'État de New York. Et qu'a fait Bombardier? Ils ont, vous savez, ouvert une usine à Plattsburgh, dans l'État de New York. Alors, oui, ces politiques fonctionnent et dans une certaine mesure... en passant, les États-Unis ne sont pas le seul pays à avoir adopté des politiques protectionnistes. Nous devons nous rappeler que le Canada ne peut pas être prétentieux sur le plan de l'approvisionnement infranational parce que l'Ontario a ses préférences, le Québec... C'est un comportement naturel des gouvernements. Mais effectivement, Taki, c'est une préoccupation et, à mon avis, nous devons travailler dans ce cadre. Tout ne rentrera pas immédiatement dans l'ordre dès que tout le monde sera vacciné et que la pandémie sera derrière nous. Nous devons réfléchir à, vous savez, la façon dont, les domaines dans lesquels nous investirons. Et les entreprises investiront tout simplement là où il est judicieux de le faire. On pourrait dire qu'elles sont, en quelque sorte, agnostiques lorsqu'il s'agit de choisir un côté de la frontière ou un pays ou peu importe. S'il est logique d'ouvrir une usine aux Philippines ou à Kanata ou à Détroit, vous savez, elles vont tout simplement prendre la décision de le faire.

Taki : Chris, parlez-nous du travail que vous faites.

Christopher : Certainement. Merci, Scotty, d'en avoir fait mention. Vous savez, je porte plusieurs chapeaux, dont celui de directeur du Canada Institute du Woodrow Wilson Center. Nous souhaitions contribuer au dossier des restrictions à la frontière, parce que nous avons entendu beaucoup de gens dire : « Nous comprenons l'importance de la politique et nous l'apprécions, mais nous désirons connaître les modalités de retour à la normale, à ce que c'était, comment se déroulera l'élimination progressive? Quelles données pensez-vous examiner? » Il semble que partout ailleurs en Amérique du Nord, que ce soit les États ou les villes, il y a un plan d'élimination progressive des restrictions. Ils parlent des données et essaient de communiquer leurs attentes au public. Cela n'a pas été le cas des gouvernements fédéraux au sujet de la frontière canado-américaine et nous voulons susciter cette discussion. Pour de nombreuses personnes qui veulent savoir ce qu'il en est, le dossier n'était pas suffisamment abordé publiquement. Nous avons donc mis sur pied un groupe de travail composé de deux anciens gouverneurs des États-Unis, d'Anne MacLellan au Canada, qui a été la première personne à occuper le poste de ministre de la Sécurité publique du Canada, et de Jean Charest, du Québec. Le mandat de ce groupe de travail était d'examiner les problèmes techniques qui découlent de la façon dont nous faisons face à ces restrictions et les raisons politiques pour lesquelles, vous savez, les histoires personnelles de ceux qui traversent la frontière. Si certains spectateurs souhaitent participer, vous pouvez m'envoyer un courriel. Nous recueillons les histoires de toutes sortes de personnes. Une association communautaire très bien, qui se nomme Let US Reunite, a vu le jour. Vous les avez peut-être vus sur Twitter ou Facebook, au moyen desquels ils tentent de rassembler les histoires. Cela nous offre un portrait fascinant de la nature de la relation canado-américaine à sa base. Nous nous dirigeons vers une intégration depuis si longtemps qu'il y a beaucoup d'affinités. Et Scotty en a évoqué plusieurs. Mais je crois qu'autre chose sous‑tend les discussions non seulement au sujet de la frontière, mais aussi de l'avenir, et je parle des attentes. Je crois que nous attendions quelque chose de l'économie et de la façon dont les choses ont fonctionné pendant un certain temps, mais la COVID a chamboulé une bonne partie de tout cela. Nous avons vu, au début de 2020, que les entreprises n'avaient aucune idée de ce qui allait dorénavant se passer au Canada. Les investissements directs étrangers avaient légèrement diminué. Moins d'investissements de l'étranger provenaient des entreprises qui investissaient dans leurs activités parce qu'elles se demandaient ce qui allait se passer relativement à l'ACEUM. Aurons-nous encore accès au marché américain? Qu'arrivera-t-il au sujet des taxes? Cette incertitude persiste de telle sorte qu'il est, à mon avis, important d'anticiper les choses, et cela passe par les rajustements à la frontière. Maintenant, certains de vos spectateurs le savent également, mais lorsqu'il est question des politiques environnementales et de l'établissement du prix du carbone, l'une des questions qui préoccupent tout le monde est celle des pertes. L'ACEUM prévoit effectivement le rajustement des redevances payées à la frontière, une surtaxation des biens qui traversent la frontière, mais qui n'ont pas été assujettis à une taxe sur le carbone équivalente. S'il n'y a pas ce genre de mécanisme, le choix d'imposer une taxe sur le carbone dans son économie désavantage tous les producteurs nationaux, à cause des importations. Je crois que la position de l'administration Biden correspondra beaucoup plus à celle du gouvernement Trudeau en ce qui concerne l'instauration de la tarification du carbone. Comme je l'ai dit précédemment, je crois que ce ne sera ni simple ni rapide. Si nous commençons à réfléchir à la situation, revenons au cas des automobiles, si vous importez une pièce automobile au Canada et que vous ne payez aucune taxe sur le carbone ou que le manufacturier ne paie pas de taxe sur le carbone, mais qu'elle est assujettie à une surtaxe, est-ce que ce sera basé sur le même modèle que la TPS? Donc, lorsque la pièce sera assemblée avec une autre et que le tout est renvoyé aux États-Unis, vous obtenez un rabais sur la taxe de rajustement à la frontière, comment allons-nous gérer tout ça? C'est extraordinairement difficile à régler, mais il est possible de le faire. C'est le genre de question qui n'est pas à l'avant-scène, mais qui, à mon avis, a une grande incidence dans la vie des gens. J'ajouterais aussi que je ne m'attends pas, pour en revenir à la question des attentes, à ce que l'arrivée de l'administration Biden signifie que les relations avec la Chine se passeront sans anicroche. Je crois qu'il y aura des changements et que l'administration Biden fera preuve de plus de nuance, beaucoup moins caractéristique de l'approche de l'administration Trump. Là où Trump visait l'équilibre dans les échanges commerciaux, vous savez, les importations et les exportations correspondant à ces objectifs, beaucoup de démocrates entretiennent assurément du scepticisme face à la Chine et sont préoccupés par la situation des Ouïghours du Xinjiang, ou par ce qui se passe à Hong Kong et en ce qui concerne les droits des Hongkongais. Ou bien par ce qu'il adviendra au Tibet, notamment parce que le Dalaï-Lama est de plus en plus âgé et que l'on s'inquiète de sa santé. S'il doit y avoir une transition et que la Chine impose son propre Dalaï-Lama, qu'est-ce que cela voudra dire? Les choses pourraient mal tourner à bien des égards et je ne crois pas que l'administration Biden fera un virage à 180 degrés, mais le Canada est partie prenante à ces questions. Vous savez, le Canada est touché par ces enjeux, pas seulement dans le dossier des deux Michaels, mais de bien d'autres façons. Le débat a été lancé et beaucoup de personnes compétentes ont commencé à discuter, au cours de l'administration Trump, de délocalisation à proximité, de rapatriement des chaînes d'approvisionnement et de leur établissement dans des régions plus proches. Je crois que ce débat se poursuivra, mais il n'est pas dit que la réponse de beaucoup d'entreprises sera : « Oh, nous irons au Canada. » Elles pourraient dire : « Restons tout simplement aux États-Unis. » C'est en quelque sorte le résultat qu'avait prédit Mulroney, les États-Unis devenant le pôle d'échanges et le Canada et le Mexique étant relayés au rôle d'antennes. L'objectif n'est pas d'être la meilleure antenne : on veut faire partie du centre d'activités. Je crois que ce sera un problème. Scotty a parlé d'entreprises qui investissent au Canada. Les entreprises de technologie sont l'un des groupes les plus importants. Pourquoi choisissent-ils d'investir au Canada? Parce que les Canadiens sont intelligents et astucieux en plus d'être de bons programmeurs, mais aussi parce que les États-Unis ont adopté une politique restrictive en matière de visas de type H-1B qui rend la tâche de faire venir des personnes de l'étranger difficile pour ces grandes entreprises. Elles les font donc plutôt venir au Canada. Et cela est bien accueilli par le Canada, dont la politique en matière d'immigration est fondée sur les compétences. Jusqu'à maintenant, cela n'a pas été un sujet sensible dans le cadre des relations bilatérales. Est-ce que cela pourrait le devenir? Oui, absolument. Toutes ces grandes entreprises de technologie ont prié le Congrès à maintes reprises, qu'il ait été sous contrôle républicain ou démocrate, d'augmenter les quotas. Chaque fois, le Congrès a refusé. Je crois qu'il s'agit d'une autre question délicate. Pour poursuivre au sujet des attentes et de certaines des difficultés, j'ai le sentiment qu'on s'intéressera un peu à... à la mesure dans laquelle, lorsque nous commencerons à investir de l'argent dans les infrastructures, dans nos villes, au degré de réciprocité qu'il y aura dans ces domaines. Il y a aussi les restrictions relatives à la mobilité des travailleurs ou d'autres conditions applicables au Canada, des restrictions et des investissements et ainsi de suite. Allons-nous être équitables l'un envers l'autre? Cet argument de l'équité, la politique de l'Amérique d'abord peut être aussi avantageuse ou pas, mais je crois que les principes d'équité et de réciprocité font un retour dans les discussions et que ce sera un point d'intérêt pour les deux pays en ce qui a trait à l'avenir de leurs relations.

Taki : Notre temps est presque écoulé. Et nous n'avons même pas encore abordé les questions de sécurité et d'immigration, ou les nouveaux enjeux économiques. Nous devrons peut-être vous réinviter bientôt, mais...

Sue : Puis-je ajouter quelque chose, Taki?

Taki : Allez-y, Sue.

Sue : Je voulais simplement rappeler que la question de l'horizon temporel est, à mon avis, très importante. Les présidents ont tendance à percevoir le temps de façon bien différente des assemblées législatives et, habituellement, lors de l'élection de mi-mandat qui se tiendra dans deux ans, le parti du président perd généralement des sièges. La majorité n'a pas été aussi faible à la Chambre depuis les années 1800. Vous savez, le leadership a très peu de marge de manœuvre actuellement. Et j'ai toujours un peu tendance à sursauter lorsque les gens parlent du contrôle du Sénat parce que contrôler le Sénat est difficile, même avec une majorité confortable. Le Sénat est réparti à parts égales, 50-50. Ce n'est pas du tout la même chose. L'une des choses que nous avons constatées juste après l'insurrection, et il s'agit d'un aspect qui semble prometteur, est que les chefs d'entreprise ont maintenant décidé de s'exprimer beaucoup plus ouvertement. C'est certainement le cas de ceux qui ont choisi de ne pas contribuer aux campagnes politiques, par exemple. Revenons à la question de l'immigration, encore une fois. Les États-Unis deviendront-ils un véritable concurrent du Canada lorsqu'il s'agit de recruter des personnes talentueuses? Ça reste à voir. Mais je veux absolument mentionner ceci avant de terminer la discussion. J'ai entendu un sénateur démocrate de la Commission des relations étrangères affirmer, lors d'une réunion l'autre soir, que son objectif est d'essayer de convaincre les démocrates d'empêcher l'opposition systématique aux accords commerciaux. J'ai trouvé qu'il s'agit d'un point de vue intéressant. Il pourrait y avoir un changement d'approche à cet égard, nous n'en savons rien. Je crois donc que certains points de vue correspondent et que certains autres ne concordent pas nécessairement. Certes, l'importance accordée aux droits de la personne et à la constitution d'un cabinet diversifié, par exemple, semble rejoindre en quelque sorte les valeurs canadiennes. Mais vous avez tout à fait raison de penser qu'en définitive, le véritable enjeu est de déterminer quelles seront les répercussions sur moi et mon district. Combien d'emplois seront perdus? Il en est ainsi et ça le restera.

Taki : Il ne nous reste plus que deux minutes. Voici mon plan. Pour deux d'entre vous, je citerai un grand philosophe américain puis, je laisserai le mot de la fin à Scotty, mais je le ferai d'une manière particulière, à la façon, je dirais, d'Alex Trebek, sous forme de question. Ce grand philosophe américain est Yogi Berra. Yogi Berra a dit qu'il est très, très difficile de faire des prédictions, surtout des prédictions sur l'avenir. Alors, Christopher, tentez de prédire l'avenir. Le Canada par rapport aux relations canado-américaines et à l'avenir rapproché. Parlez-nous des relations entre le Canada et les États-Unis pour les deux ou trois prochaines années. Sue, vous pourrez faire de même lorsque Chris aura terminé et puis, Scotty, préparez-vous à conclure en répondant à l'excellente question que je vous poserai.

Christopher : Je suis presque plus excité par la question réservée à Scotty que par celle-ci, mais je dirai ceci. Les présidents sont ceux qui ont le plus de marge de manœuvre en matière de politique étrangère et nous mettons souvent l'accent sur ces questions bilatérales. Mais il vaut la peine de souligner que le Canada fait partie de presque toutes les mêmes organisations que nous. Alors, je ne... ma prédiction pour l'avenir serait la suivante : intéressez-vous à certains des sommets. Verrons-nous le retour des sommets des trois amigos nord-américains? Il y a Glasgow, où se tiendra finalement la COP 26 en novembre prochain à la suite de son report. Il y aura un grand retentissement pour l'administration Biden, alors qu'elle s'attaque à la question des changements climatiques et réintègre l'accord de Paris. Il sera intéressant de voir si l'on peut faire progresser les choses. Évidemment, le gouvernement Trudeau pourrait collaborer à ces dossiers. Des questions comme celles de la Russie, de la Chine, de la paix au Moyen-Orient. Lorsque la COVID sera derrière nous, nous observons les données, nous sommes préoccupés, mais bon sang, si l'on regarde l'Amérique du Sud, l'Afrique, certaines régions de l'Asie du Sud-Est, ils sont encore plus mal en point que nous. La demande sera énorme en matière d'aide au développement, plus d'argent pour le FMI, plus d'argent pour la Banque mondiale pour leur permettre d'aider ces pays à se rétablir. La demande dépassera l'offre et tous les pays riches, y compris le Canada et les États-Unis, devront faire leur part. Lorsque nous échouerons à le faire, la Chine distribuera des chèques à ces pays et cela s'inscrira dans le contexte de la concurrence entre les États-Unis et la Chine. De façon large, je crois que ce sera la politique étrangère, peut-être pas de la façon dont nous venons de l'aborder. Je crois que c'est le dossier à suivre. Ce sera très intéressant à observer.

Taki : Sue, quelles sont vos prédictions à court terme?

Sue : Je suis d'accord. L'administration Trump a laissé quelques cadeaux de départ comme la reconnaissance des relations officielles avec Taïwan, faite récemment. Tout ne sera donc pas si facile dans ce cas non plus. Mais je conviens, je crois qu'il s'agit d'un domaine dans lequel la relation que l'on entretient avec un allié est très importante. Vous savez, comme Biden l'a déclaré, le Canada n'est pas qu'un allié, c'est vraiment comme un membre de la famille, et je soupçonne qu'il y aura beaucoup de querelles familiales. Je crois toutefois que la culture commune, ainsi que la sécurité et le commerce, entre autres, sont des questions où les choses seront un peu plus évidentes. Vous savez, nous avons eu tendance à voir les dernières années comme l'histoire de quelqu'un qui vit dans une rue où l'alarme d'une voiture sonne en permanence, et dans laquelle les Américains ont l'impression d'être pris à l'intérieur de la voiture. Je crois que les gens ont de l'espoir, mais, vous savez, l'économie est en lambeaux et ce sera, ce sera un problème persistant. À mon avis, l'aspect le plus positif est le retour des États-Unis et leur volonté d'étendre leur portée, avec le Canada à leurs côtés.

Taki : Alors, Scotty, le président Biden nommera, un jour ou l'autre, un ambassadeur au Canada, peut-être que le Congrès confirmera la nomination d'un ambassadeur au Canada. L'ambassadeur atterrit finalement à Ottawa, espérons-le, en 2021, mais peut-être en 2022, tout dépendant du virus. Il se rend à son joli bureau sur la promenade Sussex, tout près de la Colline du Parlement, en fait, presque tout juste de l'autre côté de la rue de la Colline du Parlement, et on lui remet son dossier d'information. Vous avez rédigé son dossier d'information, Scotty. Quels sont les deux ou trois principaux éléments dont vous faites part au nouvel ambassadeur américain au Canada au sujet de son nouvel emploi?

Scotty : Vous savez, les Canadiens ont la réputation d'être polis, et le fait est, Taki, que l'on s'attendrait à ce qu'il y ait une séance d'information préliminaire, pour donner une idée de la situation sur ces questions. Mais non, c'est la première fois qu'on me pose ce genre de question. Alors, pour que ce soit clair pour tout le monde, c'est une réponse improvisée. Je n'ai pas beaucoup réfléchi à cette question précise sous cette forme pour ce genre d'auditoire. Ceci étant dit, vous savez, Chris a dit que le Canada faisait partie de presque toutes les organisations desquelles nous sommes membres. Le Canada fait partie d'un paquet d'organisations dont nous ne faisons pas partie, à l'échelle internationale. La Francophonie et le... quelle est celle de l'Empire britannique?

Taki : Le Commonwealth.

Scotty : Le Commonwealth, désolée.

Taki : Mais les Britanniques n'en font même plus partie maintenant.

Scotty : Oui, c'est vrai. Bon. En tout cas. Et d'autres, quelques autres. L'une des choses dont on devrait, à mon avis, informer le nouvel ambassadeur est qu'il existe des endroits dans le monde où le Canada a plus de crédibilité et dispose d'un meilleur accès que les États-Unis. Il y a les institutions intern... vous savez, le Canada n'a pas passé les dernières années à essayer de dénigrer les institutions internationales. Les relations canado-américaines fonctionnent très bien ou, vous savez, fonctionnent très bien lorsque le Canada peut jouer un rôle qui revêt toute sa pertinence pour les États-Unis, mais qui respecte sa position, qui correspond à ce qu'il ferait de toute façon. Vous savez, Brian Mulroney et Jean Chrétien sont deux exemples de premiers ministres qui, par le passé, pouvaient résoudre des problèmes ou prendre en charge des dossiers que les États-Unis souhaitaient vraiment voir se régler, mais pour lesquels les États-Unis n'avaient pas la crédibilité nécessaire ou auxquels ils n'avaient pas de temps ou d'attention à consacrer. Le Canada a une position particulière à bien des endroits. Je dirais donc, penchons-nous là-dessus. Les Canadiens voudront que nous réglions une tonne de questions bilatérales. Les Canadiens peuvent jouer un rôle pertinent pour nous et peuvent gagner de la crédibilité en parvenant à résoudre – s'ils ne résolvent pas les problèmes, en servant au moins d'intermédiaire pour la tenue de discussions très importantes. À l'époque où je faisais partie de l'administration Clinton, nous en avons été témoins lors du conflit en Bosnie. Et il y a beaucoup d'autres exemples. Je crois que c'est ce à quoi je m'attarderais. Dans quels dossiers pouvons-nous collaborer à l'échelle internationale et de quelle façon le Canada peut-il aider les États-Unis auprès des institutions internationales qu'ils ont dénigrées au cours des dernières années et que le Canada a toujours vraiment, vraiment soutenues? C'est le genre d'union contre la Chine, dont Chris a fait mention, dont nous avons besoin, parce que la Chine comble vraiment les lacunes, vous savez, particulièrement dans les pays en développement grâce à ses fonds et à son influence, et elle est heureuse d'en profiter. Je crois que l'autre dossier qui représente d'énormes possibilités et qui concerne aussi la Chine en matière de sécurité est celui des minerais critiques et des terres rares. Le Canada a donc... Des efforts bilatéraux sont déployés, diverses initiatives progressent au rythme du gouvernement, avec égards pour le gouvernement. Si j'animais la séance d'information du nouvel ambassadeur des États‑Unis, je dirais : « Écoutez, il s'agit d'une occasion formidable de vraiment approfondir cette relation. Le Canada a déjà exprimé sa volonté de mener la production des terres rares et des minerais critiques, quelque chose que la Chine, qui est essentiel à notre économie, notre économie verte. Pensons aux piles des Tesla, à la sécurité militaire, aux munitions guidées avec précision. » Je dirais donc que si, vous savez, le nouvel ambassadeur veut vraiment faire une différence et rendre la relation Canada-États-Unis la plus pertinente possible à Washington, il devrait se concentrer sur les minerais critiques et les terres rares.

Taki : Chris, Scotty, Sue, merci de nous avoir éclairés un peu au sujet des États-Unis. C'est toujours cet affreux mélange de politique, d'argent, de règles, de lois et de litiges. C'est vraiment une très, très belle expérience de recevoir trois observateurs comme vous qui peuvent aider les analystes des politiques et les analystes de programmes canadiens, les inspecteurs et les autres membres de la fonction publique canadienne à démystifier la relation canado-américaine à court terme. Merci d'avoir passé cette heure avec nous et merci beaucoup de compter parmi les amis de la fonction publique canadienne. Nous nous reparlerons.

Scotty : Vous êtes le bienvenu d'avoir éclairés au sujet de cet affreux mélange.

Taki : Merci.

Christopher : Merci, au revoir.


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