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L'état du monde avec Janice Stein

Description : La professeure Janice Stein traite de l'état du monde, plus particulièrement de ce qui a mené à la situation géopolitique actuelle et des facteurs qui contribuent à sa transformation, dont l'évolution des institutions internationales, l'influence croissante de la Chine, les incertitudes entourant le leadership des États-Unis dans le monde ainsi que l'accélération des changements technologiques.

Date : 21 septembre 2021

Durée : 00:42:48

Résolution : 1080p


Transcription

[Le logo de l'École de la fonction publique du Canada apparaît en filigrane sur un fond beige. Le texte « L'École de la fonction publique du Canada présente : » s'affiche. Des formes géométriques interreliées bougent sur le fond beige, autour de clips vidéos présentant des groupes de personnes et des éoliennes en mouvement. Des lignes relient entre elles des portions de continents sur une représentation de la Terre.]

Narrateur : Les plus grandes difficultés auxquelles fait face l'humanité sont de nature transitoire, ont une portée transnationale et nécessitent une approche transdisciplinaire.

[Photo de Mme Stein ainsi que son nom complet et le titre de son poste. Suit une série de clips présentant notamment une explosion, des missiles de l'armée américaine sur un tank, et l'incendie du World Trade Center.]

 
L'École de la fonction publique du Canada a rencontré Mme Janice Gross Stein, fondatrice et directrice de l'École Munk des affaires internationales et des politiques publiques, afin de mieux comprendre l'état actuel du monde.

Écoutez l'une des plus éminentes penseuses du monde expliquer certains des tournants décisifs depuis la Seconde Guerre mondiale et les leçons que le Canada et nous devons en tirer pour l'avenir. 

L'état du monde avec Janice Stein

[Sur un fond beige, on lit : « L'État du monde, avec Janice Stein ». L'écran devient noir. Il est remplacé par un arrière-plan flou où se superposent le Drapeau de l'Union soviétique et celui des États-Unis. Sur ce fond, on peut lire en jaune : « Décrivez l'état du monde pendant la guerre froide. » Dans une fenêtre vidéo, on voit Mme Janice Stein assise dans son bureau à domicile. C'est une femme blanche aux cheveux gris; elle porte un chandail noir à manches longues. Il y a derrière elle des étagères et une table d'appoint, toutes remplies de livres. La réponse de Mme Stein, enregistrée chez elle, est ponctuée d'images et de séquences.]

Janice Stein : La Guerre froide, comme les gens l'ont vécue, semblait être une expérience immersive et intensive, en grande partie parce qu'il s'agissait du premier conflit majeur qui s'est déroulé dans le contexte des armes nucléaires.

[Une photo en noir et blanc montre un ingénieur portant un masque à gaz qui travaille à un missile. Dans une séquence qui a du grain, des avions étroits survolent l'océan.]

Et si les armes nucléaires étaient aussi effrayantes, c'est parce que pour la toute première fois dans l'histoire de l'humanité, nous avions la capacité de nous anéantir nous-mêmes.

[Des vidéos en noir et blanc présentent des nuages de fumée massifs produits par des explosions.]

Ainsi, quand on lit les récits de cette période, on a l'impression qu'il s'agissait d'une expérience globale et terrorisante où l'on apprenait aux enfants dans les écoles à se cacher sous leurs bureaux au cas où un duel nucléaire éclaterait.

Aujourd'hui, grâce à l'histoire, nous savons que c'était loin d'être le cas. Il s'agissait plutôt d'un conflit limité entre l'Union soviétique et les États-Unis. J'entends par là que ce conflit s'est déroulé dans des sphères restreintes. La compétition était axée sur la sécurité et les idéologies, mais elle a en grande partie épargné les sociétés – pas complètement, mais en grande partie. La sphère économique n'a pratiquement pas été perturbée, et les technologies civiles, autres que les technologies militaires, n'ont guère été concernées par la compétition.

[Sur un arrière-plan sombre où une bombe explose, on lit en jaune : « L'humanité faisait-elle face à des menaces existentielles pendant la guerre froide? »]

À mes yeux, il existe deux phases bien distinctes, depuis le moment où tout a commencé à s'intensifier à la fin des années 1940 jusqu'à la crise des missiles cubains en 1962.

[Une photo en noir et blanc montre une réunion du cabinet avec John F. Kennedy. Elle est suivie d'une photo de la rencontre de Nikita Khrouchtchev et Fidel Castro.]

Ces années ont été les plus dangereuses – et pourquoi donc? Parce que les gens commençaient tout juste à comprendre ce que signifiait cette nouvelle technologie, la technologie des armes nucléaires. Il était très difficile de comprendre les règles de conduite. Ces armes ont été testées au cœur d'une crise en 1962.

[Une séquence montre des missiles militaires américains transportés sur un tank. Sur une carte, Cuba est mise en évidence. Une photo montre une rencontre de John F. Kennedy et Nikita Khrouchtchev.]

Au terme de cette crise, les deux groupes de dirigeants ont commencé à élaborer des règles tacites, mais bien réelles sur la manière dont ils se comporteraient en cas de crise future. Et le sentiment de danger imminent a vraiment commencé à s'estomper. Y a-t-il eu d'autres épisodes? Oui, notamment des épisodes très fascinants au début des années 1980. Mais dans l'ensemble, de 1962 à 1989, nous savions sur quelle voie nous étions, et ceux qui étaient censés rester sur la voie de droite restaient sur la voie de droite.

[Photo de John F. Kennedy donnant une allocution, suivie d'une photo de Nikita Khrouchtchev prenant la parole.]

Tandis que les conducteurs venant en sens inverse se tenaient à gauche.

[La phrase « Décrivez l'équilibre du pouvoir pendant la guerre froide. » s'affiche. En arrière-plan, des soldats sur une plage.]

Les années 1948 à 1962 ont été marquées par un drôle de système hybride. Il s'agissait d'un système impérial, n'est-ce pas? L'Union soviétique opérait comme un empire en Europe de l'Est, où elle a étendu son influence et son contrôle jusqu'au cœur de l'Europe, puis solidifié ce contrôle derrière les frontières. Les États-Unis dirigeaient l'Alliance occidentale et établissaient les règles du monde à leur manière.

[Une carte illustre les positions de diverses nations pendant la guerre froide, en 1959.]

Donc, en plus du système étatique westphalien, nous étions familiers avec le fait que les États disposent d'une autonomie théorique dans leur politique étrangère. En plus de tout cela, il y avait cette structure impériale, et les règles étaient différentes pour les superpuissances que pour le reste d'entre nous. Les superpuissances opéraient au sommet de cette structure et disposaient d'un pouvoir et d'une influence énormes. Pour les alliés, les plus petits alliés vivant au sein de ces structures, les défis liés à la politique étrangère étaient complètement différents. Et, fait intéressant – et cela va nous apprendre quelque chose sur l'avenir –, les défis rencontrés dans chaque sphère par les alliés plus petits, mais tout aussi importants tournaient autour de : « Quel degré d'autonomie puis-je récupérer du chef de mon alliance? ». Donc, la menace ne venait pas seulement de l'autre superpuissance : il fallait toujours négocier avec le chef de sa propre alliance pour récupérer le plus d'autonomie possible.

[Dans une séquence en noir et blanc, un groupe d'Indiens marchent à l'extérieur. Des centaines de personnes se réunissent et s'assoient ensemble.]

Vous savez, la plupart de ces États – dont bien sûr l'Inde en 1948 – sont ressortis de l'expérience coloniale et ont à nouveau été imprégnés d'un profond sentiment d'indépendance. Si vous examinez la politique étrangère de l'Inde pendant les 25 premières années de son histoire, vous verrez qu'il existait un impératif : renforcer son indépendance.

[Sur une photo en noir et blanc, on voit le président de l'Inde, Jawaharlal Nehru, qui rencontre un leader de gouvernement. Sur une autre photo, un dirigeant indien enfonce une truelle dans le sol devant une foule. D'autres photos montrent Nehru rencontrant divers représentants gouvernementaux.]

On l'appelait, à juste titre, un « non-aligné », parce que l'alignement était perçu comme un abandon de l'indépendance. Il existait un groupe considérable de pays puissants, même si la Russie soviétique et les États-Unis ont sous-estimé l'importance qu'ils avaient et auraient. L'Inde. L'Indonésie. Le Nigéria. Aujourd'hui, au 21e siècle, ce sont tous des pays qui revêtent du poids et de l'importance. Mais nous consultons des livres d'histoire sur la Guerre froide, qui sont principalement rédigés par des Occidentaux. C'est donc une version assez unilatérale de l'histoire.

[Sur un fond composé des drapeaux et des leaders américains et soviétiques de l'époque, on peut lire : « Décrivez les relations entre les États-Unis et l'Union soviétique vers la fin de la guerre froide. »]

Tout d'abord, je dirais qu'ils ont conçu un ensemble de ceintures de sécurité. Il s'agissait donc de zones interdites. Il ne fallait pas empiéter sur le terrain de l'autre superpuissance. Et c'est un concept très intéressant, parce que nous avons tendance à croire que cette période était largement axée sur les idéologies, mais elle était en fait très pragmatique.

[Une photo des archives nationales hollandaises montre une dizaine d'hommes en tenue civile accrochés à un camion. La moitié d'entre eux sont armés.]

Alors, quand la Hongrie s'est retrouvée – et bien sûr, la crise a éclaté en Hongrie en 1956, mais prenons la situation de la Tchécoslovaquie en 1968 – dans une révolution ascendante fondamentalement démocratique, les États-Unis se sont retirés.

[Une autre photo en noir et blanc présente une vingtaine d'hommes sur un tank et autour.]

Tous les acteurs de l'Europe occidentale se sont retirés. C'est ce que j'entends par « ceintures de sécurité ». Il y avait des règles de conduite à respecter, et l'Union soviétique ne s'est plus jamais engagée en Amérique latine et en Amérique du Sud de la manière dont elle l'avait fait à Cuba. Il y avait donc une reconnaissance tacite des zones d'influence. Et on agissait ainsi – pourquoi agir ainsi? – parce qu'on voulait contrôler le trafic, parce qu'on reconnaissait que le risque de friction était simplement trop grand. Donc on ne se défiait pas l'un l'autre.

[Les drapeaux des États-Unis et de l'Union soviétique flottent. Leurs mâts se rejoignent.]

Les deux côtés disaient tout de même à la population de leur propre pays qu'ils étaient dans un conflit idéologique total, que la vertu jouait en leur faveur, et que le cours de l'histoire pencherait de leur côté.

[Sur une photo en noir et blanc, Nikita Khrouchtchev est en train de donner un discours. Il lève le poing pour exprimer son émotion. Sur une photo en couleurs, Ronald Reagan est dans le Bureau ovale en compagnie d'un représentant du gouvernement des États-Unis.]

Vous savez, les dirigeants soviétiques le répétaient sans cesse, tout comme les dirigeants américains. Et les citoyens de chaque pays appuyaient leur gouvernement, parce qu'ils croyaient que c'était vrai, même si les dirigeants ont été extrêmement pragmatiques et prudents tout au long de cette période. Alors, quand on examine les pratiques, on se rend compte qu'elles étaient très différentes du discours qui dominait.

[Devant une photo de Ronald Reagan, qui est en arrière-plan, on lit une citation de Ronald Reagan, dans un discours devant le Parlement britannique en juin 1982 : « C'est l'Union soviétique qui va à contre-courant de l'histoire... [C'est] la marche de la liberté et de la démocratie qui permettra d'écarter le marxisme-léninisme de l'histoire comme elle l'a fait d'autres tyrannies qui réprimaient la liberté et minaient la libre expression des gens. » Suit une séquence montrant des milliers de personnes assemblées au mur de Berlin. Un homme frappe le mur avec une pioche. Puis une portion du mur tombe et la foule crie de joie. Le texte suivant apparaît : « La chute du mur de Berlin a-t-elle marqué ce que Fukuyama a appelé la « fin de l'histoire? » »]

Même à l'époque, il s'agissait de l'article le plus lu; il semblait saisir le moment. Il avait un titre terrible : « La Fin de l'histoire ».

[Un livre noir intitulé, The End of History and the Last Man, de Francis Fukuyama. On voit une photo de Fukuyama, assis à une table, dans un jardin, sur laquelle il y a un journal. C'est un homme japonais qui porte un complet foncé et une cravate rouge.]

C'est un peu prétentieux, non? Qui pourrait bien penser que l'histoire a une fin? Ce que l'auteur voulait vraiment dire, c'est qu'on assistait au triomphe du capitalisme démocratique, et que, vous savez, le socialisme avait été vaincu puisque l'Union soviétique se désintégrait en plusieurs morceaux. Et à son avis, si l'Union soviétique s'était divisée, c'était en raison de sa structure autoritaire. C'est un argument intéressant auquel, encore une fois, nous ne prêtons pas toujours attention.

[Un représentant de gouvernement donne un discours. Des soldats en tenue de camouflage se réunissent. Une embarcation militaire est mise à l'eau et les soldats y prennent place.]

Aux États-Unis et dans l'Ouest, on estimait que c'était la supériorité militaire écrasante de l'Ouest qui avait poussé l'Union soviétique à trop dépenser et à faire faillite. C'est une vision très limitée de la dynamique interne de l'Union soviétique. La perspective de Fukuyama était plus adéquate, même si ce n'était pas tout à fait ça. Il disait : « Non, non, c'est parce que les politiques autoritaires ont rendu le système tellement rigide que celui-ci était incapable d'innover. » Puis nous sommes sortis de la période de l'histoire économique où la production industrielle était suffisante pour qu'un pays se hisse au rang de grande puissance – c'est ainsi que l'Union soviétique avait réussi à devenir une grande puissance. Quand nous sommes entrés dans l'ère de la technologie de l'information, de la révolution informationnelle, l'Union soviétique n'a pas pu rivaliser en raison de sa structure autoritaire.

[L'arrière-plan représente une sculpture du marteau et de la faucille soviétiques. La question suivante s'affiche : « Comment Sam Huntington décrit-il l'ère postsoviétique dans son livre? »]

Ce qui est intéressant à propos de son livre, c'est que, contrairement à celui de Fukuyama, il n'est pas question de la fin de l'histoire. Huntington n'a jamais envisagé la fin de l'histoire.

[Le livre de Samuel P. Huntington apparaît : The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order. Une photo de l'auteur montre Huntington souriant. C'est un homme blanc aux cheveux grisonnants. Il porte des lunettes dont la monture est rouge, et un veston de tweed.]

Le point de départ de son travail n'est pas le niveau étatique d'où nous sommes partis, mais bien le niveau civilisationnel. Il soutient qu'il existe dans ce monde des cultures civilisationnelles qui créent des agglomérations allant bien au-delà des entités comme les États. Et de toute évidence, il considérait l'Occident comme une culture civilisationnelle, ce qu'il est bel et bien. Il se voit lui-même; l'architecture étatique en est un élément, mais fondamentalement, il est davantage question de notre façon de vivre en société et en relation avec l'État que de l'État lui-même.

[Sur une photo en noir et blanc, on voit des milliers de gens qui se rassemblent à La Mecque. Sur une photo en couleurs, un homme est debout sur un balcon dominant la foule. Une vingtaine de personnes sont assises devant la mosquée.]

Et l'auteur voyait l'Islam comme une culture civilisationnelle, ce qu'il est. L'islam est un mode de vie pour les personnes qui le pratiquent, dans lequel l'État joue un rôle, mais un rôle subordonné. Ce n'est pas le moteur principal de l'histoire. Dans cette perspective, Huntington a compris quelque chose de profondément juste que d'autres n'ont pas saisi.

Là où son argument ne tient plus la route, c'est lorsqu'il parle d'un conflit inévitable, amer et générationnel entre l'Islam et l'Occident. En quoi ce livre fait-il fausse route? Il omet des siècles d'interaction entre l'Occident et l'Islam, pendant lesquels chacun a donné à l'autre et appris de l'autre.

[Un clip en noir et blanc présente des scientifiques qui travaillent dans un laboratoire.]

Et, comme nous le savons, il y a des périodes où la science du monde arabe était bien plus avancée que la science occidentale et où les scientifiques britanniques apprenaient des scientifiques musulmans, et il y a d'autres périodes où c'était l'inverse. L'art, la littérature – il y a une si grande interpénétration, et c'est ce qui échappe vraiment à l'auteur de ce livre.

[La couverture du livre d'Huntington réapparaît.]

Tous ces livres qui sont devenus des symboles de leur période, qui ont défini l'esprit du temps d'une époque, sont toujours des simplifications excessives, non? Celui-ci ne fait pas exception.

[On peut lire le texte suivant, « Décrivez les États-Unis pendant l'ère postsoviétique », avec le drapeau américain en arrière-plan.]

C'est une période vraiment intéressante de la politique américaine, parce que, comme je le disais, c'est l'ère du triomphalisme.

[Une photo montre Bill Clinton lors de son investiture. Hillary et Chelsea sont debout près de lui. Sur une autre photo, le président Clinton prononce un discours.]

Regardons l'administration Clinton, qui allait gouverner les États-Unis. La majeure partie de cette période, qui a duré huit ans, consistait en un régime intensifié, et elle a été le point culminant de ce que nous appelons aujourd'hui la mondialisation. Laissez-moi revenir en arrière et dresser le portrait de ce siècle. La mondialisation, qui est l'échange de biens, de services, de personnes, d'idées et de données, tout ça, a pris son essor dans une période récente en 1870, a atteint son point culminant en 1914, puis a été perturbée par la guerre. Et, fait intéressant, ce n'est qu'au début des années 1970 environ qu'elle a de nouveau atteint un niveau semblable à celui de 1914. C'est le temps qu'il a fallu pour rétablir le commerce, les investissements étrangers et la circulation de personnes et de nouvelles idées. Elle a donc regagné ces niveaux dans les années 1970, mais elle a explosé dans les années 1990.

[Divers représentants gouvernementaux se rencontrent. De l'équipement technologique de pointe déplace des pièces automobiles dans une usine.]

Ainsi, le monde des chaînes d'approvisionnement intégrées que nous connaissons aujourd'hui et qui a caractérisé la première décennie et demie du siècle, où le commerce croît plus rapidement que l'économie mondiale, a vu le jour dans les années 1990, lorsque les États-Unis ont jugé qu'il était dans leur plus grand intérêt de faire pression en faveur d'une économie mondiale ouverte.

[Une question est posée : « Comment les attentats du 11 septembre 2001 ont-ils changé le monde? ». En arrière-plan, une photo des tours jumelles.]

Ça a été un choc profond pour les États-Unis, très profond. Il est difficile de surestimer à quel point ils ont été bouleversés.

[Une épaisse fumée s'échappe des étages supérieurs du World Trade Center. Un second avion frappe, et les flammes embrasent la deuxième tour.]

Il est difficile de surestimer à quel point ils ont été bouleversés. Les États-Unis sont une grande puissance continentale – des océans les séparent de tout le monde, sauf de nous. Et franchement, nous ne leur avons jamais vraiment posé problème. Aucune attaque n'avait été lancée contre la masse terrestre des États-Unis depuis la guerre de 1812, lorsque nous avons, avec les Britanniques, mis le feu à Washington. C'est une longue période. Pendant 200 ans, les États-Unis ont été à l'abri de toute attaque sur leur territoire. Puis ils subissent cette attaque, comme vous dites, qui n'a pas été lancée par un État doté d'une puissance militaire écrasante ou d'armes de destruction massive, soit le genre d'attaque à laquelle tout le monde s'était préparé et avait réfléchi et pour laquelle on avait investi. Non, elle venait d'une technologie civile.

[On revoit la séquence de l'avion qui percute la tour.]

Et c'est ainsi qu'a commencé ce siècle où il n'y a plus de séparation entre les technologies civiles et les technologies militaires. Presque tout peut être à double usage si on a assez d'imagination et de créativité pour l'utiliser de cette façon.

[Sur une photo granuleuse, on voit Oussama ben Laden qui parle. Derrière lui, une mitrailleuse est appuyée au mur.]

Les attaquants du 11 Septembre avaient de l'imagination et de la créativité, et regardez la complexité, d'une façon paradoxale, de ce qu'ils ont choisi d'attaquer. Ils ont bien attaqué le Pentagone, mais ce n'était pas leur cible principale. Leur première cible était le cœur du capitalisme mondial, soit le World Trade Center.

[Une fumée obscure s'échappe des tours jumelles. Une des tours s'effondre totalement. D'immenses nuages de fumée se répandent sur la ville de New York.]

Ce n'était pas un hasard. Et tout à coup, la menace ne venait pas seulement de l'extérieur, mais aussi de l'intérieur. Et c'est là que le monde a commencé à se refermer, tout juste après ça. La promesse des frontières ouvertes, de la libre circulation des personnes – ce rêve est mort le 11 Septembre. Cette époque était révolue. Et nous obtenons ce que je pense être la caractéristique déterminante de la décennie que nous entamons, puisque l'avenir est toujours ancré dans le passé – nous n'inventons rien, nous nous contentons de renforcer certains éléments et d'en affaiblir d'autres. Et il est ressorti du 11 Septembre ce que nous appelons la sécurisation.

[Dans un aéroport, une femme passe un portique de détection de métal, puis un agent de l'agence nationale de la sécurité des transports balaie son corps à l'aide d'un détecteur portatif. Des valises sont examinées à l'aide d'un appareil de radioscopie.]

Tout est devenu une menace potentielle pour la sécurité nationale – les couteaux à lame rétractable, les écoles de pilotage. Tout à coup, les domaines qui n'auraient jamais inquiété la sécurité nationale sont devenus des préoccupations majeures. Quand est-ce que la surveillance des médias sociaux a-t-elle commencé? Après le 11 Septembre.

Alors, il y a la NSA et le CST au Canada qui étendent leurs pouvoirs pour écouter des conversations sous des prétextes franchement peu convaincants, parce que tout à coup, les conversations au sein de la société même peuvent donner des indices sur les liens à l'extérieur. Et tout cela se passe entre civils.

[George Bush donne une allocution. Dans un bureau, Dick Cheney regarde un bulletin de nouvelles. Dans un désert, un soldat brandit une arme automatique.]

Les lignes deviennent donc de plus en plus floues, et la sécurité nationale étend ses pouvoirs pour englober presque toutes les activités civiles imaginables. Lorsque la technologie est à double usage, on se retrouve dans un tel monde.

[Une question s'affiche : « Comment Internet transforme-t-il le nouveau siècle? » En arrière-plan, une personne tape au clavier d'un ordinateur portable.]

Lorsqu'Internet a commencé à croître – il a été lancé par les militaires, comme nous le savons, par le Pentagone –, il ne servait qu'à connecter les ordinateurs des universités qui travaillaient sur des problèmes très abstraits, et il s'est développé à partir de là.

[Une photo en noir et blanc montre deux personnes travaillant à un vieil ordinateur devant un écran profond et un panneau couvert de boutons. Sur une autre photo, quatre personnes regardent le système de tour externe d'un des premiers ordinateurs.]

Mais lorsque les civils ont commencé à y avoir accès, ça a été l'euphorie. Si on revient en arrière et qu'on lit ce que les gens disaient à propos d'Internet, dans les années 1990, on aurait dit que tout le monde allait devenir éditeur, parce que les intermédiaires avaient soudainement disparu. On pouvait écrire sur des blogues, on pouvait envoyer des courriels. On allait être plus connectés à l'échelle mondiale. Il n'y aurait plus seulement des échanges entre les gouvernements, plus seulement des échanges commerciaux; il y aurait aussi des échanges entre citoyens.

[Trois personnes travaillent à un poste de travail moderne à trois écrans.]

On allait réinventer la démocratie, parce que soudainement, les citoyens avaient tellement de pouvoirs, et les intermédiaires avaient disparu. Il n'y avait plus de gardiens; on ne dépendait plus des journaux nationaux pour publier ses articles d'opinion. On pouvait le faire soi-même.

Il y a eu un moment d'euphorie, de démocratie, qui s'inscrivait parfaitement dans le discours plus large selon lequel la démocratie avait triomphé et constituait la clé de l'avenir. Tous ces éléments fonctionnaient bien ensemble. Mais, rappelons-le, après 2001, on a fait un trait là-dessus. « Oh, mon dieu, les 19 attaquants ont planifié leur assaut sur Internet, nous n'avons simplement pas regardé, nous n'avons pas surveillé. Oh, mon dieu, Internet n'est pas un endroit sûr. De terribles choses sont planifiées sur Internet, et nous devons trouver des moyens de surveiller ce qui s'y passe. »

[George Bush est assis au bout d'une table de conférence, en compagnie d'une dizaine d'hommes, dont un haut-gradé militaire.]

C'était l'un des premiers présages de la direction qu'allait prendre Internet, et ça nous amène aux énormes problèmes que nous avons aujourd'hui. C'est un monde virtuel qui est très important, mais ce n'est pas un monde où les démocrates qui peuvent ignorer les frontières prospèrent.

[Des ciseaux coupent un billet de 20 dollars des États-Unis. Au premier plan, on peut lire : « Comment la crise financière de 2008 a-t-elle ébranlé le monde? »]

À mon avis, le tout débute le 11 Septembre, et les évènements de 2008-2009 font reculer la mondialisation. Nous le savons, et nous parlerons de la façon dont nous pouvons le mesurer par la suite.

[Grand titre à la une du journal USA Today : « Dow plunges 778, parties point fingers as rescue fails. » (L'indice Dow Jones recule de 778 points. Les parties montrent les coupables de l'échec du sauvetage.) Une manchette du Daily News : « Wall St. in crisis » (Wall Street en crise), et les sous-titres : « Fools on the Hill vote down bailout » (Au Capitole, les fous rejettent le plan de sauvetage) et « Dow takes biggest point plunge ever » (Chute quotidienne sans précédent pour le Dow Jones). Un homme est debout à l'extérieur d'une succursale de la Scotiabank, près d'une enseigne lumineuse où on lit : « TSX 12474.14. -295.44 »]

Réfléchissons un peu à ce qui a dérapé – nous pourrions décrire ce qui s'est passé en disant : « Oh, ceci ou cela est arrivé par accident. C'était aléatoire. » Mais ce ne l'était pas. Des gens vendaient délibérément des hypothèques en sachant très bien que les acheteurs ne pourraient pas les rembourser. Ils séduisaient les acheteurs avec des taux d'intérêt artificiellement bas qui allaient grimper de 18 mois à 2 ans plus tard. Ceux qui agissaient ainsi savaient parfaitement qu'aucune base raisonnable ne laissait présager que les acheteurs rembourseraient leurs prêts.

[Sur le panneau lumineux d'un immeuble, on lit : « Lehman Brothers ». Un homme sort des cadres du hall, devant de nombreuses personnes entassées qui prennent des photos. D'autres personnes descendent dans le hall avec des boîtes pleines, qu'ils sortent de l'immeuble.]

Mais : « On s'en moque! Je vais obtenir mon bonus cette année grâce au nombre d'hypothèques que j'ai vendues », et « Oh, au fait, au cas où quelqu'un vérifierait, rendons le processus le moins transparent possible. Découpons les prêts, regroupons-les et vendons-les sous forme de titres. » Et c'est exactement ce qui s'est passé; il fallait vraiment creuser pour voir ce que renfermaient ces produits bien emballés qui ressemblaient à de si bons investissements.

Si je raconte cette histoire de cette façon, c'est parce que deux conséquences importantes ont découlé des évènements de 2008-2009. La première est bien connue : la mondialisation a pris un énorme recul.

[Une photo illustre l'immeuble du Parlement européen. Sur une autre photo, Angela Merkel s'entretient avec un politicien.]

Le reste du monde a observé la situation et a pensé : « Quelle superpuissance? Quel modèle? Est-ce un bon modèle pour l'avenir? » Essentiellement, le système a permis que cette situation se produise et a ensuite exporté la crise au reste du monde. Et les Européens ne s'en sortaient pas très bien non plus, parce que, soyons honnêtes, leur système bancaire est pire.

[Mme Stein rit.]

Bon, peut-être que le mot « pire » est un peu fort; peut-être que je devrais dire que leur système est aussi mauvais. Mais les problèmes de structure et de liquidité de nombreuses banques européennes étaient tout aussi graves que ceux des États-Unis. Le reste du monde a regardé la situation en se disant : « Attendez... peut-être que ce n'est pas pour moi ».

[Des gens passent devant une enseigne numérique sur laquelle on lit : « FTSE 100. 4682.04. -2.84 %. Chute en Europe et en Asie comme aux États-Unis... »]

Alors le commerce a ralenti en proportion de l'économie mondiale, sans jamais se rétablir. Les investissements étrangers ont chuté, toute proportion gardée, et ils ne se sont jamais rétablis proportionnellement à l'économie mondiale. Ajoutons à cela les frontières fermées, les frontières qui n'étaient pas aussi ouvertes, et nous avons obtenu le recul de la mondialisation. Les gens étaient stupéfaits.

Si vous connaissez un peu l'histoire, vous savez que ce n'était pas la première fois que la mondialisation prenait du recul. Des périodes de mondialisation accélérée et de recul se sont toujours succédé; leur durée était simplement variable.

[Barack Obama est assis à son bureau dans le Bureau ovale. Au Sommet du G20 sur les marchés financiers et l'économie mondiale, trois dirigeants échangent en petit groupe. Deux autres conversent un peu plus loin.]

Mais il y a une deuxième partie à cette histoire qui, à mon avis, ne reçoit pas autant d'attention qu'elle le devrait : personne n'a payé pour ce qui est arrivé. Et c'est un coup dur pour une démocratie qui est fondée sur la confiance des citoyens dans les institutions gouvernementales. Et ce qui s'est passé, et les électeurs sont – je dis toujours que les électeurs sont beaucoup plus intelligents que ce que nous croyons. Ce qui s'est réellement passé, c'est que les banques ont été renflouées. On a donc socialisé les risques, comme on dit, mais on a privatisé les bénéfices. Et si l'on considère qui a le plus souffert en 2008, ce n'est pas différent d'aujourd'hui. Qui a le plus souffert en 2008-2009?

[Il y a une pancarte de vente sur saisie devant une maison. Dans la rue, des protestataires tiennent des banderoles sur lesquelles on peut lire : « Saisissez les banques, pas les gens. Occupez Wall Street ».]

Tous ceux qui ont perdu leur maison, qui, répétons-le, n'auraient probablement pas dû devenir propriétaires, mais à qui on a tout de même créé des attentes. Ils ont pris chacun des centimes qu'ils avaient économisés et les ont investis, puis ils ont tout perdu. Ils ont cherché à savoir qui était responsable de tout ça – personne. Personne n'a été tenu responsable. Je pense que c'est la plus grande erreur qu'a commise l'administration Obama. Si personne n'est tenu responsable de ses inconduites volontaires, par opposition à ses erreurs, alors la démocratie est dans un sérieux pétrin.

[On lit le texte suivant : « Que nous dit la crise des réfugiés sur notre époque? » En arrière-plan, une photo d'une douzaine de réfugiés devant une clôture barbelée.]

Les trois quarts de la population syrienne sont officiellement des réfugiés ou des personnes déplacées dans leur propre pays. Le pays est en ruines en raison de toutes ces vagues qui ont débuté après le 11 Septembre et qui ont déferlé sur la Syrie.

[Des dizaines et des dizaines de personnes marchent sur un chemin de fer à la campagne. À l'orée d'un bois, des gens s'enveloppent dans des couvertures d'aluminium.]

Quand j'ai vu ces vagues – vous savez, le million de personnes désespérées qui marchaient vers l'Europe –, je me suis dit que c'était un moment décisif pour l'Europe. Les pays d'Europe sont-ils ce qu'ils prétendent être, c'est-à-dire des démocraties ouvertes et véritablement multiculturelles au sens où nous l'entendons dans notre pays? En toute franchise, non, ils ne le sont pas.

[Sur la photo, Angela Merkel et un politicien sont debout, chacun devant son lutrin.]

C'est ce qu'on a répondu à Angela Merkel, chancelière d'Allemagne, quand elle a affirmé qu'on était capable d'accueillir ces personnes. Elle avait raison lorsqu'elle a dit qu'on pouvait construire des maisons, offrir de la nourriture et créer des emplois. Mais elle avait tort de penser que les Allemands étaient en faveur de la véritable diversité culturelle qui découlerait de l'augmentation de ce type d'immigration. On a vu la réponse viscérale sur le terrain. On a vu des pays comme la Hongrie ériger des barrières en disant : « Ne venez pas ici. Nous sommes des Magyars. »

[Un représentant du gouvernement hongrois prononce une allocution. Puis une politicienne française prend la parole.]

Marine Le Pen tire tellement d'énergie politique des personnes qui parlent de l'histoire et de la civilisation françaises. L'histoire et la civilisation françaises sont des choses que l'on exporte à ceux qui doivent nous rejoindre, vous savez, selon le cours de l'histoire. Mais ce discours n'est pas cohérent avec le fait de faire entrer d'autres personnes dans le pays, où elles auraient l'occasion de modifier la culture. Et ces deux réactions, l'envie d'exporter ses propres valeurs et le refus d'en importer d'autres, ne font qu'ignorer un millier d'années d'histoire avant les temps modernes où les cultures étaient entremêlées et échangées et où les gens se déplaçaient. Paradoxalement, notre période est la plus fermée de l'histoire.

[L'arrière-plan présente une photo de Donald Trump. Au premier plan, la question suivante : « Comment l'élection du président Donald Trump refaçonne-t-elle les États-Unis? »]

Donald Trump a lancé un assaut sans merci contre l'ordre établi aux États-Unis de 1946 à 1949. Il attaque les institutions que les États-Unis ont construites dans le monde. Presque toutes les administrations présidentielles depuis celle de Harry Truman étaient convaincues que les États-Unis payaient un prix plus élevé parce qu'ils étaient plus grands et plus puissants, et que c'était une bonne chose, puisque le pays bénéficiait d'un monde pacifique et ouvert.

[Donald Trump fait un discours. On voit ensuite des dizaines de personnes assises derrière lui lors d'un rassemblement. Sur une pancarte au-dessus d'elles, on peut lire : « Buy American – Hire American » (acheter américain et embaucher américain). Dans le Bureau ovale, le président Trump signe un document avec un stylo-feutre.]

Donald Trump, lui, est convaincu que les États-Unis sont la principale victime de ce monde ouvert. Il s'est muni d'une hachette et a tenté de faire autant de dégâts que possible pendant les quatre années où il a été en fonction, en plus de répéter encore et encore le même message aux électeurs américains, ce qui a renforcé leur intuition : « Le système est truqué. Le système est corrompu. Le système est pipé en faveur des élites. Il est délibérément mis en place pour que les petites gens comme vous et moi [ce qui bien sûr est une blague, mais laissons cela de côté], pour que vous, les petites gens, vous retrouviez toujours perdants. »

[Deux gazouillis de Donald Trump surgissent. Le premier, du 2 mai 2018, dit ceci [traduction] : « C'est un système truqué – ils ne veulent pas remettre les documents au Congrès. De quoi ont-ils peur? Pourquoi y a-t-il autant de caviardage? Pourquoi une justice aussi inégale? Un moment donné, je n'aurai pas d'autre choix que d'utiliser les pouvoirs conférés à la présidence et de m'en mêler! » Le deuxième gazouillis, publié le 22 juin 2020, est écrit tout en majuscules [traduction] : « ÉLECTION 2020 TRUQUÉE : DES MILLIONS DE BULLETINS DE VOTE POSTAUX SERONT IMPRIMÉS PAR DES PAYS ÉTRANGERS, ENTRE AUTRES. CE SERA LE SCANDALE DE NOTRE ÉPOQUE! »

Et on a entendu la même chose encore et encore pendant quatre ans, et tout ça nous a menés aux manifestations liées aux résultats de l'élection et à l'assaut du Capitole en janvier.

[Des centaines de personnes envahissent l'immeuble du Capitole. Certains brandissent le drapeau confédéré et le drapeau de Trump 2020. L'air est envahi par une épaisse fumée.]

On peut tracer une ligne entre le 11 Septembre, les évènements de 2008-2009, Donald Trump et l'assaut du Capitole.

[Le drapeau de la Chine se dessine en arrière-plan. Devant, on peut lire : « Décrivez la récente montée en pouvoir de la Chine. »]

La Chine est en fait l'une des plus anciennes civilisations du monde. Elle est très, très fière.

[Un temple chinois se dresse au milieu d'une forêt, qui borde une grande ville. La Grande Muraille de Chine s'étend sur des kilomètres et des kilomètres de collines accidentées.]

Si les Américains se disent qu'ils sont la « cité étincelante sur la colline » – et ils y croient profondément –, les Chinois, eux, se disent qu'ils sont la civilisation la plus ancienne, la plus riche et la plus sophistiquée du monde. Ils pensent que tous les autres doivent leur rendre hommage, que ce soit un hommage financier comme par le passé ou, dans notre monde actuel, un hommage culturel qui reconnaît le caractère sophistiqué et la contribution de leur civilisation.

Des bateaux circulent sur un canal traversant une ville chinoise de haute technologie.]

Le vaste récit de l'histoire chinoise s'étend sur 150 ans. Commençons par le moment où l'Occident s'est imposé en Chine – parce que celle-ci était un bastion militaire –, a forcé l'ouverture de ports et a commencé à faire le commerce de l'opium. Et si on parle de ce qui s'est passé il y a 150 ans – ce sont les marines occidentales qui sont entrées de force et qui ont imposé à la Chine des conditions extrêmement humiliantes.

Pourquoi est-ce que je raconte cette histoire? Parce que ce discours d'humiliation habite chaque journaliste, universitaire ou homme d'affaires chinois que j'ai rencontré. Il git sous la surface. Et s'il y a un sentiment qui unit les Chinois aujourd'hui, c'est celui de : « Plus jamais. Nous ne serons plus jamais humiliés par l'Occident. C'était une anomalie dans notre histoire. » Alors, quand ils parlent de la façon dont c'est arrivé, ils parlent de leur rétablissement, qui a véritablement commencé lorsque les communistes chinois ont pris le pouvoir et ont mis fin à la guerre civile – parce que l'économie d'un pays ne peut se développer quand celui-ci est en proie à une guerre civile.

[Des citoyens chinois passent devant le portrait de Mao Zedong à la place Tiananmen. Des centaines de marins sont alignés. Deng Xiaoping serre la main à un officier de la marine qui est sur la première rangée.]

Mais il y a ensuite eu une période désastreuse sous le règne de Mao, qui était axé sur les idéologies et qui a entraîné la famine et des décès par millions. La période contemporaine a donc commencé sous Deng Xiaoping, qui a fait comme les dirigeants occidentaux : il a ouvert l'économie et établi des ports de commerce le long de la côte en espérant limiter les perturbations internes.

[Dans un port, d'énormes machines servent au transport de marchandises. Des travailleurs d'usines emballent des aliments et cousent des vêtements.]

 « Nous laisserons les ports ouverts le long de la côte, et nous récolterons les bénéfices ». Puis la Chine est devenue l'usine du monde. Comment est-ce arrivé? C'est arrivé parce qu'aux États-Unis et ailleurs, on misait sur la mondialisation. « Super! Livraison juste à temps. Assemblons nos produits dans 19 pays et trouvons le meilleur endroit au meilleur prix. Oh, aussi, pratiquons l'arbitrage fiscal pour que l'entreprise paie le moins d'impôts possible sur les sociétés, peu importe où elle se trouve. » C'est ainsi que nous avons obtenu des chaînes d'approvisionnement intégrées à l'échelle mondiale et que la Chine a réussi à se sortir de l'extrême pauvreté et à devenir ce qu'elle est aujourd'hui : une puissance économique et technologique.

[Au fond, une carte du monde devant laquelle on lit une question : « Comment le monde va-t-il changer au cours de la prochaine décennie? »]

Premièrement, cette nette séparation entre la sécurité et l'économie aura disparu.

[Mme Stein éclate de rire.]

C'est pourquoi lorsqu'on regarde l'Union soviétique, on constate que c'était facile. C'était plus facile. C'est beaucoup plus difficile aujourd'hui. On ne peut pas détourner le conflit et dire : « D'accord, nous allons continuer », parce que les économies sont tellement entremêlées. Pour ce qui est de la technologie, il n'y aura plus de technologie militaire à usage unique, du moins il y en aura très peu. La plupart des technologies seront à double usage. Alors, comment peut-on établir un partenariat axé sur la technologie quand toute la technologie produite est à double usage? Et nous – le 11 Septembre a lancé cette conversation, mais le monde virtuel dans lequel nous vivons, qui est maintenant si fondamental à notre avenir économique et social, est un monde que nous partageons encore avec les Chinois.

[Sur une carte, des lignes se rencontrent et relient différentes régions.]

Mais est-ce un monde que nous allons continuer de partager avec eux, ou bien allons-nous essayer – et c'est ce qu'on constate dans mon domaine : on assiste à la reterritorialisation d'Internet, ce qui signifie que les États tentent d'imposer des frontières au monde numérique, comme ils l'ont fait dans le monde physique.

Et enfin, nous assistons maintenant – et c'est intéressant, parce que nous n'avons pas vu cela sous l'administration Trump, et cela va paraître étrange pour certains auditeurs – à l'émergence d'un conflit idéologique. Pas seulement de la part de la Chine...

[Mme Stein rit.]

...mais aussi de l'administration Biden.

[Joe Biden est debout dans le Bureau ovale. Puis il prononce un discours dans une salle de nouvelles.]

Le président Biden dit : « Il s'agit d'un conflit fondé sur les valeurs fondamentales, sur la démocratie. Il est question de nos valeurs les plus chères, et nous sommes dans une lutte totale. » Mais lorsqu'on intensifie un conflit en disant : « Notre relation repose sur des valeurs fondamentales que je chéris, et je suis prêt à mourir pour les défendre parce qu'elles sont si importantes pour moi », on ne fait que réduire la marge de manœuvre.

[Devant une photo de Joe Biden, on lit une citation de Joe Biden : « Il s'agit d'une lutte où s'opposent l'utilité de la démocratie au XXIe siècle et les autocraties. Nous devons prouver que la démocratie fonctionne. » Le drapeau du Canada et celui de la Chine apparaissent en arrière-plan, puis une question est posée : « Comment le Canada peut-il nouer une meilleure relation avec la Chine? »]

Pour que nous puissions coopérer avec la Chine, nous devons faire deux choses : affirmer nos propres valeurs pour nous-mêmes et permettre à la Chine d'affirmer ses valeurs pour elle-même. Et il ne faut pas nourrir l'espoir naïf, comme Frank Fukuyama, qu'il y aura un point de convergence où nous construirons une civilisation universelle. Ça ne s'est jamais produit. Nous n'avons jamais eu de civilisation universelle. Nous l'avons espérée, nous avons des mythes à son sujet, mais elle n'a jamais existé. Et si nous pouvons le formuler de cette façon, alors nous pouvons procéder à une analyse pragmatique : que pouvons-nous – et je parle du Canada maintenant, parce que les États-Unis prendront leurs propres décisions, dans lesquelles nous serons impliqués puisque tout ce que font les États-Unis nous concerne, même si nous avons notre propre voix – qu'est-ce qui est au cœur de notre intérêt national?

[Justin Trudeau rencontre un représentant du gouvernement chinois. Dans une salle de réunion, des politiciens canadiens et chinois sont assis les uns en face des autres, de chaque côté d'une longue table.]

Par exemple, est-il acceptable que l'ambassade de Chine menace des citoyens canadiens qui sont d'origine chinoise? Non, ce ne l'est pas, car cela entre en conflit avec nos valeurs démocratiques fondamentales. Nous devons donc prendre position le plus fermement possible, puisqu'il s'agit de l'une de nos valeurs fondamentales. C'est différent d'une discussion sur ce que la Chine fait sur son propre territoire. Ce sont des distinctions subtiles, mais nous devons rediriger le débat sur les valeurs démocratiques vers l'endroit où elles doivent être considérées, c'est-à-dire chez nous. Nous devons comprendre que ce siècle consistera à vivre avec des personnes qui ont une vision différente de l'histoire et qui valorisent un mode de vie différent, et ça risque d'être difficile.

[Un drapeau du Canada flotte en arrière-plan. On peut lire la question suivante : « Quels conseils donneriez-vous au Canada pour l'avenir? »]

Nous ne sommes pas beaucoup. Nous sommes 38 millions. Nous sommes peu nombreux, et nous devons comprendre que le monde est difficile pour nous.

[L'eau coule au pied de la Colline du Parlement à Ottawa. Deux drapeaux du Canada ornent la façade d'un immeuble.]

J'ai déjà dit que nous allions traverser une période plus difficile à l'avenir que celles que nous avons connues jusqu'à présent, puisque les hasards de l'histoire ont fait que lorsque nous sommes nés, les Britanniques maîtrisaient les mers, et nous en avons tiré avantage. Et quand les Britanniques ont été affaiblis par la Première Guerre mondiale, nous sommes passés sans heurts à une superpuissance en pleine ascension. Puis, pendant 100 ans, nous avons bénéficié de la protection des États-Unis. Cette période est terminée. C'est ce qu'on entend de la part de l'administration Biden. Bien sûr, celle-ci soutient les institutions internationales, mais elle encourage aussi l'achat de produits américains. Le langage utilisé n'est pas sans rappeler les paroles de Trump. Je déteste le dire, parce que quand vous allez publier cette vidéo, je vais recevoir des courriels enflammés de la part des gens.

[Mme Stein sourit.]

Mais il y a toujours cette idée de : « Nous allons d'abord et avant tout protéger les travailleurs américains. Les élites ne travaillent pas dans notre intérêt. Je suis un homme ordinaire. Je suis l'un d'entre vous. » Il y a des sous-entendus populistes à ce que dit Biden.

Les Canadiens doivent donc comprendre que l'Amérique sera moins amicale que par le passé, que le monde sera moins amical que par le passé. Et à mon avis, il y a deux notions qui ressortent de cela. La première, c'est que l'obligation principale de tout gouvernement au Canada est de favoriser la sécurité et la prospérité des Canadiens. Et donc, la plupart des choses que nous tenons pour acquises sont des choses que nous avons reçues parce que c'était facile. Nous pouvions regarder de l'autre côté de la frontière, et la frontière était ouverte; nous pouvions nous développer, et nous étions en sécurité.

Je pense que la première chose que nous devons comprendre, c'est que le chemin facile touche à sa fin. Nous devons nous endurcir pour faire des choix difficiles concernant les secteurs où investir nos ressources limitées afin de faire progresser les possibilités économiques de notre pays et d'offrir le type de protection dont les Canadiens ont besoin.

[Des tours de téléphonie cellulaire s'élèvent dans la campagne.]

Nous menons donc une discussion au sein du pays pour déterminer qui construira notre infrastructure numérique. Quel pays permettrait à quiconque, à part à lui-même ou à ses alliés, de construire son infrastructure numérique? Je ne sais pas comment cette conversation a pu prendre plus de cinq minutes, honnêtement. Et c'est ce que j'entends par une discussion pragmatique et lucide.

Deuxièmement, nous avons beaucoup de travail à faire pour améliorer notre propre démocratie, améliorer notre gouvernance et nos institutions, parce que nous devrons à la fois être plus agiles, prendre plus de risques, faire preuve d'un esprit plus entrepreneurial et rendre plus de comptes à nos citoyens. Et, ma foi, ce sera difficile à faire, et ça exigera de l'énergie et des investissements.

Troisièmement, nous allons trouver des intérêts qui convergent avec ceux d'autres pays aux vues similaires.

[Des éoliennes tournent dans un parc éolien. Le soleil frappe d'immenses rangées de panneaux solaires.]

Nous savons que les Canadiens se soucient beaucoup des changements climatiques – quand on observe notre public, on constate cette grande évolution de l'opinion publique. Eh bien, vous savez, la Chine est sur la même longueur d'onde pour ce qui est des changements climatiques. Donc, si nous voulons bâtir une coalition de pays partageant les mêmes idées pour faire avancer un programme mondial sur les changements climatiques, la Chine en fera partie. En revanche, nous nous soucions beaucoup de la démocratie et des droits fondamentaux de la personne – ce n'est pas le cas de la Chine. Nous devons donc devenir beaucoup plus sophistiqués dans notre façon d'articuler ce qui est fondamentalement important à nos yeux et être suffisamment agiles pour inviter à la danse tout partenaire susceptible de faire avancer un dossier, sans chercher à collaborer avec les mêmes partenaires à tous les enjeux simplement pour nous faciliter la vie.

[La vidéo de Mme Stein s'éteint. Le logo blanc animé de l'École de la fonction publique du Canada apparaît sur un fond violet. Les pages tournent, et le logo se ferme comme un livre. Une feuille d'érable apparaît au centre d'un livre qui ressemble aussi à un drapeau, sous lequel se dessinent des lignes ondulées. Une adresse URL s'affiche : canada.ca/ecole, puis disparaît pour faire place au mot-symbole du gouvernement du Canada : le mot « Canada », accompagné d'un petit drapeau du Canada flottant au-dessus du « a » final. Puis l'écran devient noir.]


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